Home Économie Ne m’appelez plus jamais Seafrance !


Ne m’appelez plus jamais Seafrance !

Photo : |JL62|.

Soyons attentifs aux signaux sémantiques : les salariés de Seafrance, la compagnie maritime transmanche filiale de la SNCF, en voie de liquidation, n’ont pas droit à l’article défini. On ne dit pas « les Seafrance », comme on dit « les Conti », ou jadis « Les Lip » pour désigner affectueusement un collectif de travailleurs en lutte pour défendre leur emploi menacé par la crise économique ou les délocalisations. On perçoit comme un malaise, dans la gauchosphère, à entonner le grand air de l’indignation contre la malfaisance du capitalisme sauvage et bestialement financier, qui jette sans états d’âmes les salariés à la rue ou, pour ce cas précis, par dessus bord.

Pourtant, le syndicat majoritaire à Seafrance, la CFDT, avait sorti de sa manche un narratif qui aurait dû lui gagner le soutien de tous les braves gens dont le cœur saigne en pensant aux familles vouées à la misère et la précarité par la loi d’airain du profit. « Nous, travailleurs de la mer, sommes prêts à poursuivre l’activité de la compagnie dans le cadre d’une société coopérative ouvrière de production (Scop). Et c’est possible, si l’Etat nous donne le coup de pouce indispensable : 50 millions d’euros pour apurer le passif ! ». Ledit Etat, c’est à dire vous et moi, est donc prié de passer à la caisse pour sortir du pétrin une entreprise qui rêve de maintenir bien haut le pavillon français entre Calais et Douvres.

Les vieux babas voient ressusciter le rêve d’autogestion qui faisait les beaux jours du défunt PSU, et les néo-indignés sont prêts à marcher sur Calais pour forcer les patrons à remettre les clés de Seafrance à la CFDT, en chemise et la corde au cou, comme il est d’usage dans les parages.
Mais cette fois-ci, le conte de fée social a fait un bide magistral et les héros autoproclamés de la classe ouvrière se sont révélés de fieffés escrocs à la compassion publique. Il aura fallu un coup de poker magistral de Nicolas Sarkozy pour que la réalité surgisse de l’enfumage pratiqué par les pontes syndicaux de Seafrance. Alors que les ministres concernés, Thierry Mariani et Nathalie Kosciusko-Morizet avaient rejeté le plan Scop pour cause de non-viabilité économique, le président de la République enjoint Guillaume Pépy, PDG de la SNCF, d’accorder des indemnités de licenciement extra-légales aux salariés de Seafrance. Celles-ci peuvent aller de 20 000 à 60 000 euros, en fonction du statut et de l’ancienneté des personnels concernés. Ainsi, explique Sarkozy, ceux qui veulent poursuivre l’activité maritime dans le cadre d’une Scop pourront investir ce bonus dans leur entreprise, et vogue la galère !

En bonne logique syndicale, les bouchons de champagne auraient dû sauter dans les chaumières de Calais… Il n’en a rien été, et les bonzes de la CFDT locale ont trouvé un prétexte bidon : l’insécurité juridique de la propriété des navires après liquidation[1. Argument fallacieux, car la SNCF s’était engagé a racheter les navires dans le cadre d’une liquidation judiciaire et à les louer ensuite à la Scop.] pour refuser de marcher dans la combine proposée par Nicolas Sarkozy. Pourquoi cette « marche arrière, toute ! » ordonnée par le carré des officiers cédétistes ? La réponse se trouve dans un rapport de la Cour des comptes sur la gestion de Seafrance datant de 2009, opportunément exhumé par nos confrères d’ Atlantico, qui pour le coup ont démontré qu’ils n’étaient pas manchots, si je peux me permettre.

Ce rapport met en lumière les pratiques proto-mafieuses du syndicat majoritaire, qui contrôlait l’embauche des salariés de l’entreprise, où régnait le népotisme et le clientélisme le plus débridé. La direction était impuissante devant les diktats du syndicat, qui imposait des effectifs disproportionnés par rapport à l’activité de la compagnie, par ailleurs soumise à la rude concurrence des armateurs britanniques, plus stricts sur les critères de gestion. De plus, l’absentéisme du personnel titulaire de Seafrance dépassait toutes les normes constatées dans d’autres secteurs, avec une moyenne annuelle de trente-neuf journées par salarié, ce qui contraignait la compagnie à faire assurer leur service par des CDD. La Scop telle que la rêvait les chefs syndicaux était d’une espèce tout à fait singulière : on devient les vrais patrons, on ne touche a rien, et si les déficits persistent, la puissance publique comble les trous sans rechigner. On apprenait, de surcroît, que ces mêmes leaders syndicaux avaient repoussé une offre de reprise par la société d’armement Louis-Dreyfus, qui aurait préservé environ cinq cents des huit cent quatre-vingt postes de travail de Seafrance…
La CFDT confédérale, jusque là très discrète sur le dossier Seafrance, vient de désavouer sa section locale, dont les manipulations de tous ordres – allant jusqu’à l’intimidation physique des employés rétifs à suivre ses consignes – risquaient de porter atteinte à l’image de la centrale dirigée par François Chérèque.

Cette affaire ne constitue pas un cas isolé et exceptionnel. Une forme dévoyée de syndicalisme, plus proche des pratiques américaines illustrées dans le film Sur les quais d’Elia Kazan que des idéaux de la charte d’Amiens, a porté un coup fatal à des secteurs entiers de l’économie nationale. Si nos ports sont délaissés par les armateurs internationaux, si la presse quotidienne nationale est en état de soins palliatifs, si les NMPP (messageries de presse) ne vont guère mieux, c’est que pendant des décennies des syndicats tout puissants ont dicté leur loi aux entrepreneurs. Le « closed shop » (contrôle de l’embauche par le syndicat) a fait passer l’allégeance devant la compétence. Ainsi, comme journaliste de la presse parisienne au siècle dernier, j’ai pu observer comment le syndicat CGT du Livre recasait dans les imprimeries les employés des municipalités communistes victimes du déclin électoral du PCF. Le nombre des emplois détruits par ce système n’a jamais fait la une des journaux, même pas du Figaro, et pour cause : pendant des années Robert Hersant, lorsqu’il contrôlait ce groupe de presse, a entretenu les meilleurs rapports avec les bonzes de la CGT du Livre, empêchant toute solidarité patronale face à leur mainmise sur l’outil de production.

Dans l’enfer réservé dans l’au-delà aux exploiteurs, les patrons-voyous devraient faire bon ménage avec les syndicalistes de la même farine.


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