D’où vient ce malaise que l’on ressent lorsqu’il est question de commémorer Mai 68 ? Est-ce dû au bilan politique mitigé des « événements » ? Aux destins contrastés des principaux acteurs du mouvement contestataire ? A la difficulté de qualifier celui-ci : révolte juvénile ? Révolution ? Règlement de comptes intergénérationnel ? Changement civilisationnel ?

En fait, ce qui gêne dans cette génuflexion devant les événements de 68, c’est l’aveuglement devant l’écart entre les promesses des slogans et ce qu’il en est ressorti dans la réalité, ainsi qu’entre les postures des acteurs de la séquence historique et le peu de risque qu’ils ont pris à cette occasion.

Steve Jobs a réalisé Mai 68

Mai 68, qui fut un mouvement marxiste dans sa version « idéologique dure », ne l’oublions pas, nous promettait l’avènement du Grand Soir où l’Impossible allait enfin se réaliser. Cinquante ans plus tard, force est de constater que les faits ne sont  pas à la hauteur des prophéties qui fleurirent jadis sur les murs de la Sorbonne. Les inégalités sont toujours là. Les fils de notaires ont dix fois plus de chances de devenir notaires que les fils d’ouvriers. Les Français demandent l’impossible, mais ce n’est pas à la politique qu’ils s’adressent pour cela, mais au dernier smartphone et au haut débit. « Soyez réalistes, demandez l’impossible ! » : Steve Jobs a pris les soixante-huitards au mot, quand les politiciens ont, de leur côté, abdiqué. Il n’est plus question de libération, politique ou économique, mais de hochets technologiques pour hypnotiser les masses.

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Mai 68 voulait exorciser le conformisme de la consommation de masse. Là aussi, l’essai a avorté. Par une ruse dont l’Histoire a le secret, il est certain que le mouvement étudiant a davantage contribué au renforcement de cette pulsion consumériste que n’importe quelle autre politique économique. La libération des désirs individuels ne pouvait en effet finir sa course qu’au supermarché. Ce qui a manqué à Mai 68, afin qu’il en fût autrement, c’est tout simplement le sens du collectif, et du sacrifice qui l’accompagne. Mais un mouvement qui vomissait tout ce qui était discipline, obéissance, transmission, gratitude envers le passé, n’était pas en mesure de se hisser au niveau des objectifs qu’il se fixait. Mai 68 voulait bien le beurre, mais pas l’effort pour acquérir l’argent nécessaire à son achat. Mai 68 a péché par présomption.    

Naissance de la politique « punchlines »

Mais 1968 avait besoin d’ennemis afin de légitimer sa geste révolutionnaire. Le général De Gaulle, et le pouvoir gaulliste, lui servirent de repoussoir idéal. Là aussi, que de comédies et de postures ! Comme si le régime politique de l’époque était une dictature sanguinaire ! Il fallut forcer les traits, caricaturer, déformer.

A posteriori, les principales victimes de cette altération de la réalité ne furent pas les dirigeants de l’époque, mais les meneurs du mouvement, qui apparaissent cinquante ans plus tard comme des révolutionnaires d’opérette. « A vaincre sans périls, on triomphe sans gloire » : mai 68 n’a fait qu’enfoncer une porte ouverte. La libération des mœurs était déjà en marche, tout comme celle du marché. Les meneurs n’ont eu que le génie de mettre en scène le basculement du vieux monde dans le nouveau.

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Mai 68 fait date en ce sens qu’il couronne l’esthétisation de la vie politique. Le slogan prend la place du programme. Mai 68 a sanctionné la suprématie de la communication sur les idées. La politique à coups de « punchlines » a vu le jour durant le beau mois de mai. D’ailleurs, beaucoup d’acteurs du mouvement feront carrière dans la publicité.

Mai 68, marque déposée ?

La courte durée des « événements » démontre que nous sommes avec eux plus en présence d’un spectacle que d’un renversement des cadres politiques du pays. Les événements scellent la prise de pouvoir de l’immédiateté de la com’ sur le temps long de la transmission. Comme le chantait à l’époque Jim Morisson, le chanteur des Doors : « We want the world, and we want it NOW ! ».

Qui commémorera mai 68 ? Ceux qui auront rendu hommage au sacrifice d’un lieutenant-colonel de la gendarmerie nationale ? Un comble pour des révoltés qui haïssaient les militaires ! Les rebelles de jadis se sont assagis. Quelles raisons auraient-ils de vouloir renverser la table, puisqu’ils sont désormais au pouvoir, comme le remarquait Philippe Muray ? Plus grave, ou plus risible (c’est selon) : la rébellion fait vendre. L’évocation des événements est une bonne affaire pour la télévision, la mode et l’édition. Mai 68 deviendra-t-il une marque déposée ? « Cours, camarade, le nouvel iPhone d’Apple est devant toi ! »

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