À l’époque où les lectrices de Vogue, Marie-Claire ou feu Le Jardin des modes, n’étaient pas considérées comme des acheteuses écervelées, elles pouvaient y rencontrer Louise de Vilmorin qui leur parlait de poésie et en écrivait parfois, du printemps, de Noël, du lion de Denfert-Rochereau avec des précisions de surréaliste, du sable fin des plages portugaises et des embarras de circulation à Paris.

Entrée par hasard dans la carrière littéraire (elle rédige son premier roman alors qu’elle s’ennuie, à Las Vegas, avec son premier mari), Louise de Vilmorin, la « dame de Verrières », jouait pour l’argent un rôle de chroniqueuse acide et élégante dans une dizaine de revues.  « L’argent me ruine » disait-elle. Insatisfaite de ses papiers, elle n’aspirait qu’à se reposer en travaillant à ses romans, poèmes, calligrammes. Il est heureux qu’elle ait été si dépensière.

Cette petite centaine d’« objets-chimères » (articles et textes rares de 1935 à 1970) rassemblée par Olivier Muth, éditeur de sa correspondance avec Cocteau, Duff et Diana Cooper, sont autant de détails brodés sur une robe de créateur. Autant de coups de griffe, aussi, donnés dans le tableau de la femme-Moulinex d’un côté, femme-libérée de l’autre, que l’on veut brosser de la gent féminine de ces trois décennies.

Louise a des passe-temps « de femme », à commencer par la botanique. Elle écrit pour Jardins de France que « dans les jardins, la beauté est en vacances. Elle s’amuse, elle a des plaisirs simples, elle grimpe aux arbres, porte des fleurs (…) »

Louise a des délicatesses « de femme ». En 1944 elle écrit l’hommage du journal Carrefour à Antoine de Saint-Exupéry, dont elle a été proche. Un hommage à un ami ou à un amant qui ne doit pas être intime, voilà le souci des femmes du monde quand leurs amours sont aussi des héros populaires.

Louise livre à la revue Hommes et mondes (rebaptisée par ses soins « Hommes immondes ») une rêverie sur ses souvenirs à Vienne et le palais de Schönbrunn.

« Une femme élégante est une inconnue qu’on reconnaît »

Louise aime la mode. Les artisans français, les petites mains parisiennes, savent capturer les chimères et les changer en objets, en robes-chimères, bijoux-chimères, chapeaux-chimères que seul Paris ne copie pas. Elle avertit que ces chiffons doivent être apprivoisés. Qu’il arrive qu’une robe refuse d’être portée parce qu’elle jure avec la couleur du jour, ou qu’un miroir soit déréglé comme une horloge et nous montre au réveil notre visage du soir.

« Une femme élégante est une inconnue qu’on reconnaît » : Louise décrit mieux qu’un homme les richesses de la beauté féminine et les secours de l’élégance ; l’élégance française, naturellement. Mais savons-nous encore ce que cette expression usée signifie et recouvre ? Dans les années 1950, en tout cas, on la croisait partout, des faubourgs aux salons, et il semblait à Louise de Vilmorin « aussi vain de la nier que de lui demander de ne pas s’exprimer. »

Un manteau pouvait anéantir une idylle, un chapeau révéler un caractère, une chaîne de montre signaler un ridicule. Depuis la fin de la guerre, dit-elle à ses lectrices, la pression de l’apparence pèse aussi sur les hommes. Ceux qui n’y prêtent pas attention paraissent laids, froissés, malpolis, au bras de femmes toujours éblouissantes.

Les femmes, lit-on entre les lignes d’un article donné au Monde en 1950, détiennent les clés de l’après-guerre. Il y a celles qui tiennent les très désuets salons littéraires, « vivent dans un perpétuel printemps de points d’interrogation », font les réputations et les grands hommes qui leur doivent un succès ou une carrière. Il y a, surtout, toutes les autres. Elle mènent le monde, lui donnent son rythme, celui des saisons de haute-couture, et son allure toujours changeante.

Les objets-chimères de Louise de Vilmorin, à qui des lettres anonymes reprochèrent son égocentrisme, contiennent, piégées, une part de beauté et un reste d’âme de ce temps où l’élégance était enviée pour ne pas s’acheter.

Objets-chimères, articles et textes rares 1935-1970, Louise de Vilmorin, Gallimard, 324 pages.

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Marie Céhère
étudie la sophistique de Protagoras à Heidegger.Elle a publié début 2015 un récit chez L'Editeur, Une Liaison dangereuse.