« Sophia Loren, une destinée particulière », un documentaire de Julia Bracher à voir sur Arte.


Les résolutions du 1er janvier ne passent généralement pas le cap du milieu d’après-midi. On aspire à être plus riche, plus mince, plus beau et plus intelligent au lever du jour. Sans effort, il va de soi. Juste de manière incantatoire et magique. Et puis déjà fatigué par cette liste qui ressemble à celle d’un professeur d’EMT tortionnaire à la rentrée scolaire, on se vautre dans l’inaction et l’hébétement. A l’heure du café, vers 16 heures, on ricane même d’avoir voulu dévier notre pente naturelle à la contemplation. Cette année, nous ne changerons rien à notre façon de vivre ! Nous sommes nés fainéants et désabusés, toute gesticulation nous paraît immorale et obscène. 2020 ne modifiera pas notre atavisme fait de gaudriole et de détachements ; de nostalgie suintante et de plaisirs fugaces ; de quelques lectures et de beaucoup de Sauvignon ; d’accélérations libres et de mélancolie profonde ; entre les rires des copains et le secret de l’écritoire, nous n’avons jamais vraiment choisi notre camp. L’indifférence nous habillera encore cet hiver.

Les bonnes résolutions de Thomas Morales

N’y voyez aucun snobisme, ni aucune pose intellectuelle, seulement un désespoir poli face à la marche bancale du monde. Comment peut-on s’intéresser sincèrement à une actualité aussi décevante et répétitive ? Le spectacle offert souffre d’un amateurisme crasse et l’interprétation a quelque chose de désobligeant, de faussement dramatique. Dans mon Berry reculé et secret, à la lisière de la Bourgogne, les événements qui ponctuent le journal télé ne soulèvent même pas l’intérêt d’une bibliothécaire à la retraite, pourtant avide de nouveautés et de ragots. C’est dire l’inanité de ce mouvement perpétuel qui jongle avec les informations faisandées et les mines catastrophées de mes confrères. Tout ça manque cruellement de talent, de brio, de flamme, d’esprit… De l’air, messieurs les censeurs ! Guitry n’est plus là. Audiard s’est fait la malle. Seul résiste dans le grand Sud, l’admirable Aldo Maccione dont le comique badin et clownesque est une fontaine de jouvence. Il se fait malheureusement (trop) discret. Sa faconde et sa bonne humeur seraient une insulte à tous ces apprentis-procureurs. Plus je vieillis, plus ils sont nombreux et virulents dans tous les domaines. Ils m’ont empêché de rouler, de baiser, de manger, de lire et de m’amuser. Ils grignotent, an après an, toutes mes parcelles d’intimité. C’est pour mon bien, disent-ils. Une question de salubrité publique, m’assurent-ils, la main sur la poitrine. J’étais un dépravé, un irresponsable, un profiteur, un jouisseur, un pollueur et ne le savais pas. Ils ont décidé de corriger l’innocent, de tancer le quidam, de maltraiter l’homme de la rue. J’ai l’impression de vivre ces derniers temps dans un tribunal populaire où l’excommunication virtuelle a remplacé le coup de pied aux fesses de ma grand-mère. La France est lasse d’entendre les experts pérorer à l’antenne et les citoyens chouiner en écho, chacun étant le flagellant de l’autre. Un peu de pitié pour nos oreilles et nos âmes en ce premier jour de l’année.

A lire aussi: Ces égéries féminines des salles obscures qui ont peuplé nos vies

Comme le silence est devenu aussi rare que le sens de l’honneur, je préfère m’en tenir, une fois de plus, à mes bornes temporelles. Elles sont risibles, donc essentielles. N’écouter que votre tempo intérieur pour avancer sera mon seul conseil de l’année 2020. Je vous l’annonce solennellement, je continuerai à boire du cola à l’aspartame, à préférer le fromage de tête au boulgour et à considérer « Le Pion », film de Christian Gion datant 1978, comme supérieur à toute l’œuvre de Marguerite Duras. L’acte d’écrire, le regard des autres, la violence d’un milieu convenu, la province vespérale, et puis au creux de la nuit, le sourire de Claude Jade comme ultime bouée de sauvetage et illumination rédemptrice, c’est beau comme du Rimbaud. L’un de mes premiers maîtres en journalisme m’a toujours dit qu’il ne fallait désespérer ni Billancourt, ni son lecteur, même combat idéologique. « Thomas, tu ne peux pas laisser ton public en ce 1er de l’an sur un constat aussi désolant avec comme seule consolation, un Henri Guybet ». Alors, je vous livre ma botte de Nevers pour au moins arriver jusqu’au week-end prochain sans tomber en dépression nerveuse.

Comment se lasser de Sophia Loren?

En ce moment, le documentaire « Sophia Loren, une destinée particulière » est visible sur Arte.tv (disponible jusqu’au 22/03/2020 en replay) ou en diffusion vendredi 3 janvier à 15 h 25 sur la chaîne. Sophia règle tous les cas de conscience, elle cajole l’amertume du monde et en répare les injustices. Vaille que vaille, Sophia, inconsolable et déterminée, ne se retourne pas sur son passé, il lui sert seulement de carburant. Sa hargne et sa beauté expansive, son sens de l’offrande et sa réserve enfantine, sa drôlerie et ses pudeurs ont alimenté sa trajectoire d’étoile. Des environs de Naples à Cinecitta, jusqu’à Hollywood, elle aura intensifié le cinéma mondial, lui donnant du cœur et de la chair. Sophia est une fille du peuple qui ne comprime pas son sex-appeal. Cette fiancée gironde de l’Italie n’a pas peur du qu’en-dira-t-on, l’ancien fil de fer se moque des croyances. Son corps n’est qu’un joli prétexte, une manière de détourner l’attention pour imposer un jeu dont je ne me lasse pas. Revoir Sophia chez De Sica ou Blasetti nous lave de toutes les scories du monde moderne. On y puise une pureté toujours intacte, cette comédie à fleur de peau, pétrie de bouffonnerie et de misère sociale, dans cette frontière floue où le rire éclatant est gorgé de larmes. Alors quand j’entends certains pétitionner contre les concours de beauté et caricaturer leurs participantes, je pense à Sophia, Miss Elégance au début des années 1950 devenue la déesse du grand écran.

Sophia Loren, une destinée particulière – documentaire de Julia Bracher, sur Arte  vendredi 3 janvier à 15 h 25

Lire la suite