Victimes, comme tout le monde. Les cathos ont beau représenter la majorité culturelle, ils tiennent de plus en plus souvent le langage d’une minorité menacée. Parlez avec un représentant de l’espèce, il faudra
moins d’un quart d’heure pour qu’il vous explique que la seule religion dont on peut impunément se moquer en France, c’est la sienne. Cette affirmation est même devenue un lieu commun. Plutôt un lieu commun de
droite, d’ailleurs – c’est ainsi, chaque camp a les siens. Ainsi, à gauche, on ricane de cette prétention des cathos à se faire plaindre et on se désole de ce que les vents mauvais de la droitisation encouragent au contraire la stigmatisation de l’islam.

Les lieux communs, même de gauche, recèlent presque toujours une part de vérité. De fait, l’entreprise d’intimidation visant à interdire toute critique et à proscrire tout questionnement de l’islam a largement échoué. Les délinquants sont certes bruyamment dénoncés, mais cela ne les empêche pas de parler. D’où notre situation paradoxale où la parole est à la fois muselée et libérée et où, en conséquence, tout le monde a à la fois tort et raison, ceux qui s’énervent parce qu’on ne peut plus rien dire (votre servante par exemple), et ceux qui ont leurs vapeurs parce qu’on en dit trop (vous trouverez facilement du côté de France Inter ou des Inrocks).

Mais revenons au blues des catholiques français. La fille aînée de l’Église serait-elle ingrate et dénaturée ? En effet, à les entendre, on pourrait leur faire subir, à eux, des outrages qu’on n’oserait infliger ni aux musulmans ni aux juifs : représenter le Christ ou le pape dans les positions les plus scabreuses, faire des films ou des pièces de théâtre sur les crimes de l’Église, réels et supposés, exposer des oeuvres d’art blasphématoires. Il est vrai que les tribunaux, quand ils sont saisis, estiment que la religion majoritaire doit avoir le cuir plus épais que les autres.
En prime, on voudrait leur interdire d’intervenir dans le débat public, au prétexte que cela constituerait une transgression de la laïcité. Ainsi a-t-on entendu quelques voix de gauche s’étrangler de rage et annoncer le retour de l’ordre moral parce que des évêques avaient pris position contre le « mariage pour tous » – Théophane Le Méné observe que nul ne s’indignait quand ils dénonçaient la politique sarkozyste d’expulsion des Roms. Comme si l’Église devait encore se faire pardonner sa puissance passée et prouver par un silence contrit qu’elle ne cherche pas à retrouver son ancien magistère. Patron de l’Opus Dei en France,

Mgr Antoine de Rochebrune estime pourtant, dans l’entretien qu’il nous a accordé, qu’il « n’y a pas de problème majeur, actuellement, dans les relations Église-État ». Pour autant, dit-il, les catholiques ont le droit, et même le devoir, de faire entendre leur voix. Sans doute, à condition que cette voix demeure plurielle.
Même si, comme l’avance Jean-Louis Schlegel, « les cathos se droitisent », on n’aimerait guère les voir s’enrôler comme un seul homme au service de l’Église, de ses intérêts ou de ses positions. Qu’un prêtre refuse de célébrer les enterrements parce que la mort, c’est pas cool, et qu’il veut incarner « l’Église de la vie », comme le raconte Jean- Luc Allouche, montre que l’Église n’est pas immunisée contre les lubies de la post-modernité. Il serait encore plus fâcheux qu’elle mobilisât ses fidèles contre la modernité. En attendant, beaucoup de cathos se disent victimes du « deux poids-deux mesures ». Par exemple, alors que les déclarations de Mgr Vingt-Trois sur le mariage gay faisaient scandale, le texte (très profond) du grand rabbin de France, Gilles Bernheim, sur le même sujet, n’a pas plus suscité les hauts cris des sourcilleux gardiens du temple laïque que certaines exigences de certains musulmans.

Il faut croire que leur laïcité est à géométrie variable : ils exigeront que sapins et pères Noël, odieuses références au christianisme, soient bannis des écoles pour ne pas offenser les petits musulmans, mais ne verront rien à redire au fait que la cantine serve de la viande halal, question de respect pour nos compatriotes issus de l’immigration. Stéphanie Le Bars, journaliste au Monde, raconte sur son blog que la directrice d’une école maternelle de Montargis voulait supprimer la traditionnelle visite du Père Noël « afin de respecter les différentes croyances ainsi que les valeurs de l’École laïque ». Qu’on se rassure : le maire UMP de la ville, qui finance l’animation et les cadeaux, aurait promis de rétablir la petite fête. On apprend de la même source qu’au Havre, la municipalité (également UMP) aurait détruit des milliers de crèmes au chocolat contenant de la gélatine de porc, faute de pouvoir les servir à tous les élèves. On imagine le tollé si une école avait jeté de la viande pour ne pas la servir le vendredi…

Dans ces conditions, les cathos ont quelques raisons de se demander si la laïcité n’est pas surtout un instrument destiné à les enquiquiner. On leur répondra que la laïcité est notre code de politesse, notre manuel du savoir-vivre ensemble sans s’écharper. Mais être laïque ne signifie pas réécrire l’Histoire. Le catholicisme n’est pas seul à avoir façonné la France, mais il y a sacrément contribué. Il n’est pas toute la France, mais il est un peu la France tout de même. Il serait pour le moins étrange qu’il soit,  pour cela, interdit de parole publique. Pourtant, l’irruption des cathos dans la compétition victimaire n’est pas une bonne nouvelle. En effet, si la majorité sociologique se définit à son tour comme une
« communauté », il ne restera plus de lieu pour la non-appartenance – c’est-à-dire pour la communauté nationale. Tout citoyen devra être affilié à un groupe qui défendra ses prérogatives contre celles des autres groupes – chacun exigeant d’avoir sa part de jours fériés et d’attentions gouvernementales, sans oublier de réclamer une bonne image et une juste représentation dans les médias. Par ailleurs, comment convaincre les derniers arrivés, d’autant plus susceptibles qu’ils sont minoritaires, d’accepter que l’on se moque de leurs croyances, si les plus nombreux jouent les offusqués à chaque fois que Charlie Hebdo se paie la tête de leur pape ou de leur Christ ? On ne leur demande pas de tendre la joue gauche – à moins qu’ils y tiennent particulièrement. Mais quand ils admettent qu’on se paie leur tête, c’est notre liberté à tous qu’ils défendent.

Cet article en accès libre est l’introduction au dossier central de Causeur magazine n°54 de décembre 2012. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

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