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En préférant la massification à la démocratisation, l’école de la République a désespéré notre jeunesse


En préférant la massification à la démocratisation, l’école de la République a désespéré notre jeunesse
© Bob Reijnders/ZUMA/SIPA

Crise des lycées. L’exaspération et la violence sont le seul exutoire de toute une jeunesse à qui on a voulu faire croire que les hautes études universitaires étaient accessibles à tous.


En préférant la massification à la démocratisation, l’école de la République a désespéré notre jeunesse. Aujourd’hui, moins de 20 % des jeunes sortent sans le baccalauréat contre 70 % en 1985. Il y a une quarantaine d’années, seulement trois jeunes sur dix avaient ce diplôme alors que neuf sur dix obtiennent aujourd’hui sa version frelatée. Cela correspond à l’objectif fixé par le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Pierre Chevènement, en 1985 : « lutter contre l’illettrisme et garantir un socle commun de connaissances ». La volonté était alors d’assurer une égalité d’accès à l’éducation et de réduire le chômage en « fabriquant » 80 % de bacheliers au sein d’une même génération.

Complaisance et mensonge

Lorsque s’est levée la barrière d’une sélection sévère — qui avait cependant la vertu de permettre à l’enseignement supérieur d’accueillir dignement les lycéens qui avaient eu leur bac —, un nombre considérable d’élèves se sont trouvés précipités dans un système qui n’était pas conçu pour eux. Les différents filtres sélectifs ayant été retirés en amont, l’école devenue complaisante s’est trouvée mise au défi d’instruire des enfants de moins en moins « éduqués » : de l’école, on leur avait donné des représentations confuses et parfois négatives ; du langage, ils n’avaient qu’une maîtrise très approximative ; en guise de repères culturels, ils n’avaient eu que l’éclairage glauque d’une télévision de plus en plus débile ; quant à la médiation familiale, ils n’en avaient souvent connu que le silence, l’indifférence et la passivité.

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Lorsqu’il fut décidé d’ouvrir largement les portes du lycée et de l’enseignement supérieur à quasiment tous les élèves, nous avions de fait pris collectivement l’engagement de les y recevoir dignement et de leur ouvrir les portes d’une vie professionnelle heureuse. Cet engagement ne pouvait être tenu au sein de lycées et d’universités qui avaient été construits pour accueillir des privilégiés préalablement triés. Pour faire face à une hétérogénéité linguistique et culturelle considérable, il eût fallu que l’ensemble du système éducatif, dès la maternelle, se transformât en profondeur dans ses contenus, sa pédagogie, la formation de ses maîtres, ses finalités professionnelles et évidemment dans les conditions matérielles d’enseignement. Il est resté en fait quasiment identique à ce qu’il était il y a trente ans ; même s’il a tenté de donner le change en multipliant des filières qui n’étaient en fait que des voies honteuses de relégation. Notre système éducatif tout entier navigue ainsi depuis des dizaines d’années entre complaisance et indifférence, tentant de maquiller l’échec en abaissant régulièrement ses exigences, mentant à ses élèves comme à leurs parents.

Baccalauréat de pacotille

L’augmentation du nombre d’élèves, la prolongation du temps de scolarisation, l’absence d’un système honorable d’orientation et l’abandon des exigences en matière d’apprentissage des fondamentaux ont donc posé, année après année, à un système éducatif figé, un problème dont la gravité n’a fait que croître jusqu’à menacer aujourd’hui son intégrité. Le constat est aujourd’hui le suivant : si l’école a réussi sa massification, elle a raté sa démocratisation et sa vertu de résilience s’est affaiblie année après année.

Une immense majorité d’élèves obtiennent pourtant un baccalauréat de pacotille dont la plupart ont bien conscience de l’insignifiance. Après un parcours élémentaire au cours duquel le passage au niveau supérieur est la promesse d’un échec aggravé, ils entrent au collège dans l’incapacité de comprendre des textes de disciplines différentes, ils arrivent au lycée sans aucun pouvoir d’analyse et d’argumentation et ils sont admis à l’université sans la moindre culture générale.

Noires perspectives

C’est alors, si tard, que le couperet tombe avec l’échec massif des étudiants de première et deuxième année d’université. En promettant année après année « l’université pour tous », on a ainsi désespéré une jeunesse contrainte d’emprunter des filières sans aucune perspective professionnelle et de vivre, dans des conditions difficiles, un parcours universitaire souvent choisi par défaut.

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Aucun de ceux qui, au début de leur mandat, promettent régulièrement de « métamorphoser » l’école pour la mettre au service d’une plus grande égalité des chances — je dis bien aucun — n’a jamais été capable de se dire : « Je ne verrai certainement pas les effets de mes décisions, et je ne pourrai m’en glorifier ! Mais c’est justement ce qui fait la beauté de la mission à laquelle j’aspire ! ». Dans ce monde où seule compte l’image fabriquée, où l’on ne voit pas plus loin que sa page Facebook ou son compte Twitter, comment espérer que se lève un responsable politique qui comprenne que les changements qui comptent en matière d’éducation et de culture s’inscrivent nécessairement sur plusieurs générations ? Les hommes et les femmes en responsabilité sont bien trop avides de faire voir et de se faire voir pour avoir un peu de discernement et de patience. Tous ces responsables éphémères ont voulu ignorer que la construction d’une École capable de forcer le destin des élèves fragiles pour les conduire aussi loin qu’ils le veulent et le peuvent ne se décrète pas ; elle se modèle avec patience, volonté et courage sur le temps long.

Lorsque 15 % de nos élèves sortent du trop long couloir de l’échec où ils n’ont appris que la frustration, la rancune et le repliement, ils sont promis au ghetto et à l’enfermement. Ils ont finalement renoncé à exercer ce pouvoir propre à l’humain de transformer, quelque peu que ce soit, les autres et eux-mêmes par la force de leur pensée et par l’exercice pacifique de la langue orale et écrite. L’exaspération et la haine sont alors leur seul exutoire. La violence de certains lycéens et étudiants, la désespérance des professeurs se nourrissent aujourd’hui de cet échec différé mais inéluctable et de l’indifférence de responsables qui préfèrent regarder ailleurs, sauf lorsque le monde scolaire s’embrase.


Le regard d’un linguiste sur l’expression « Bismillah c’est les ténèbres »
Peu importe qui a écrit cet oxymore et s’il a ou non une signification ! Ce qui me choque c’est d’invoquer le nom de Dieu à tout propos. On le convoque au début d’un match de foot, en entamant ou en finissant un repas, ou en buvant un verre de thé… on le scande dans une manifestation. Si l’on croit en Dieu, c’est une dilution de sa puissance, une offense à sa dignité, l’affirmation d’une ignorance crasse et une marque identitaire exhibée à peu de frais. Quand donc comprendrez-vous que Dieu – s’il existe – n’a rien à faire de la trivialité des affaires humaines ?
Une religion, cela se mérite. Une élévation spirituelle, cela se construit. Tous ceux qui invoquent en vain le nom de Dieu, ceux-là, sont des mécréants • AB




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linguiste français. Dernière publication "Nous ne sommes pas des bonobos: Je parle donc je suis", mars 2021 Odile Jacob

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