À force d’exiger de la police qu’elle protège sans contraindre, disperse sans blesser et neutralise sans exercer de force, une partie du débat public finit par transformer l’impuissance en vertu. Les mobilisations lycéennes offrent un cas difficile: les blessures subies par certains adolescents sont réelles, celles des policiers aussi. Entre le blanc-seing et la délégitimation de la force, reste une chose devenue curieusement difficile à penser: l’arbitrage.
« Même si eux sont violents, que nous, on réponde par la violence, on est complètement irresponsables, en fait ! »¹ En quelques mots, Omar Sy a peut-être résumé involontairement l’un des problèmes les plus profonds que révèlent les récentes manifestations. L’intention est compréhensible : entendre la souffrance des jeunes plutôt que leur opposer la seule répression. Mais la formulation range sous le même mot deux actes qui ne sont pas nécessairement de même nature : l’agression et la force destinée à l’arrêter.
La police a la légitimité de l’emploi de la force, les manifestants non
Au cours des affrontements, pavés, cocktails Molotov et mortiers d’artifice ont été lancés sur les forces de l’ordre ; en réaction aux propos d’Omar Sy, un représentant d’Alliance évoquait aussi des boules de pétanque et des marteaux. ¹ Cela ne transforme pas l’ensemble des lycéens mobilisés en émeutiers. Mais dès lors que de tels moyens apparaissent, la question devient : comment arrêter une violence réelle sans exercer soi-même aucune force ?
Le maintien de l’ordre n’est ici qu’un cas d’école. Ce qui se joue est plus large : l’action publique tend parfois à être jugée moins à ses effets qu’à la pureté morale apparente de ses moyens. C’est un laboratoire de l’homo moralis : il peut accepter le résultat — l’ordre — tout en récusant les moyens coercitifs sans lesquels celui-ci devient parfois impossible. Il voudrait que l’autorité produise ses effets sans assumer sa nature !
Une force publique peut-elle être inoffensive ?
Toute démocratie libérale impose à sa police des obligations supérieures à celles du particulier. Celui auquel la collectivité confie le droit d’user de la force doit en rendre compte. La force publique n’est légitime ni parce qu’elle porte un uniforme ni parce qu’elle invoque l’ordre : elle l’est lorsqu’elle demeure nécessaire, proportionnée et encadrée par le droit.
Mais contrôler la force n’est pas la délégitimer.
Le 7 octobre sur RTL, Laurent Nuñez rapportait qu’Emmanuel Macron avait demandé « un peu plus de pédagogie » et de « l’empathie » envers les jeunes mobilisés, tout en rappelant la nécessité de maintenir l’ordre « avec la plus grande proportionnalité ». Onze jours plus tard, après les graves violences du 17 octobre, le chef de l’État promettait d’être « intraitable » envers les casseurs et « tous ceux qui se livrent à des violences ».²
On pourrait n’y voir que l’habituel « en même temps » du pouvoir. Ces exigences ne sont pas contradictoires en elles-mêmes. Elles révèlent pourtant toute la difficulté de notre rapport à l’autorité : nous voulons une police assez ferme pour empêcher les violences, mais nous supportons de plus en plus mal les conséquences physiques de la contrainte qu’il lui faut parfois exercer.
Il est facile d’exiger que le policier protège le manifestant pacifique, empêche le pillage, interpelle le casseur et mette ses collègues à l’abri. Il est plus difficile de préciser comment il doit tout accomplir lorsque des individus viennent au contact. C’est ici que commence le tragique politique : non pas le choix entre le Bien et le Mal, mais entre plusieurs risques dont aucun n’est moralement satisfaisant.
Lens : le cas qu’on ne peut pas esquiver
Au 5 octobre, Matignon faisait état de 215 élèves, 85 personnels éducatifs et 715 policiers et gendarmes blessés depuis le début du mouvement. ³ Ces chiffres interdisent les récits à sens unique, dans un sens comme dans l’autre. Il serait trop commode de ne parler que des policiers blessés.
Ce même 5 octobre, à Lens, un lycéen de 15 ans a perdu une main après l’explosion d’une grenade policière. Selon le procureur de Béthune, tous les témoignages alors recueillis sauf un convergeaient vers une grenade ayant atterri au sol avant qu’un manifestant ne s’en saisisse. L’adolescent conteste cette version, nie avoir ramassé l’engin ainsi que toute participation à des violences ; sa famille s’est constituée partie civile. Le procureur précisait qu’aucune vidéo alors à la disposition des enquêteurs ne permettait de visualiser l’explosion. ⁴
Ce cas ne réfute pas la distinction entre violence et force légitime. Il oblige à l’appliquer. Si l’enquête établit que l’emploi de l’arme était injustifié, inadapté ou disproportionné, alors la force publique aura franchi la limite qui fonde sa légitimité. Une théorie de la force incapable d’aboutir à cette conclusion lorsqu’un abus est établi ne serait qu’un plaidoyer policier. Mais la gravité d’une blessure ne suffit pas, à elle seule, à démontrer l’illégitimité de tout moyen susceptible de la produire. Au 13 octobre, 36 enquêtes avaient été ouvertes par l’IGPN pour des violences présumées, dont quatre concernant des blessures mutilantes et six des blessures significatives. ⁵ Elles justifient pleinement le contrôle ; elles ne sauraient tenir lieu de verdict.
Des mineurs, donc une exigence supplémentaire
Entre le 28 septembre et le 8 octobre, le ministère de la Justice avait recensé 6 877 gardes à vue ; 86 % concernaient des mineurs et 2 376 personnes faisaient l’objet de poursuites. ⁶ Un adolescent n’est pas un adulte miniature: son âge, son discernement et sa vulnérabilité doivent compter. Mais être mineur n’abolit ni la capacité physique de nuire ni la responsabilité attachée à certains actes. L’âge augmente l’exigence de précaution ; il ne transforme pas la violence en innocence. Traiter des adolescents exactement comme des adultes aguerris serait une faute. Leur âge ne peut pas davantage interdire toute intervention lorsqu’ils mettent autrui en danger. La politique commence lorsque ces deux vérités doivent être tenues ensemble.
Le policier est spontanément considéré comme un sujet pleinement responsable. On examine son geste, son arme, sa position, la distance, les consignes reçues, les secondes qui précèdent son intervention. Rien d’anormal à cela : il représente l’institution et dispose d’un pouvoir particulier. Celui qui lui fait face est plus volontiers replacé dans une chaîne causale : son âge, son milieu, sa colère, le manque de moyens de son lycée, son sentiment d’injustice, la violence sociale ou « institutionnelle » dont il estime être victime. Pris séparément, aucun de ces deux regards n’est absurde. L’erreur commence lorsqu’ils deviennent exclusifs : l’un demeure auteur de ses actes malgré le contexte ; l’autre tend à devenir produit de son contexte malgré ses actes.
Cette distribution asymétrique de la responsabilité est caractéristique de l’homo moralis. Plus un acteur occupe la position morale du dominé, plus ses actes tendent à être expliqués. Plus un acteur incarne l’institution, plus les siens tendent à lui être imputés indépendamment de ce qui les a précédés.
Chez l’un, le contexte explique l’acte ; chez l’autre, l’acte tend à effacer le contexte.
Comprendre les déterminants d’un comportement reste indispensable. Mais l’explication causale ne dissout pas la responsabilité. On peut rechercher les causes sociales d’une violence et en maintenir l’auteur responsable, comme exiger d’un policier une responsabilité supérieure tout en reconnaissant le danger, l’incertitude et les contraintes de son action.
La caméra commence souvent au deuxième geste
À cette asymétrie morale s’ajoute une asymétrie visuelle. Une grenade qui part, un manifestant tombe, un policier qui charge ou une matraque qui s’abat sont des images qui ont un auteur et une victime immédiatement identifiables ; elles sont faites pour les réseaux sociaux. Ce qui précède est souvent moins photogénique. Un projectile est parti d’un groupe. Une ligne policière a été attaquée. Une sommation est restée sans effet. Un mouvement de foule s’est formé hors champ, etc… Parfois, rien de tout cela n’a eu lieu et le geste policier était injustifié. Mais bien souvent cela a eu lieu — et la séquence vidéo commence malgré tout quelques secondes trop tard. La caméra saisit beaucoup mieux le projectile policier qui arrive sur le manifestant en colère que le pavé qui a rendu le tir nécessaire. Et une partie de notre morale publique possède la même focale.
Le 17 octobre en a fourni une illustration saisissante. À Paris, le cortège autorisé progressait tranquillement vers la place de Clichy tandis que, place de la République, se déroulaient de violents affrontements. Le Monde décrit des centaines de personnes faisant pleuvoir pavés, cocktails Molotov et mortiers d’artifice sur les forces de l’ordre ; le même reportage fait également état de critiques visant certains usages policiers de la force.⁷ Ces réalités simultanées rendent le montage moral « agresseur/victime » moins confortable qu’une vidéo de vingt secondes. La question sérieuse n’est donc pas seulement de savoir qui a souffert. Elle est de reconstituer ce qui s’est passé avant, pendant et après.
Entre la matraque et le pistolet
Les armes dites de force intermédiaire existent précisément pour occuper l’espace entre la simple injonction et une force potentiellement létale. Elles peuvent provoquer des blessures graves ; leurs règles d’emploi doivent donc être discutées.
Mais supprimer une arme du raisonnement ne supprime pas la situation. Face à un cocktail Molotov, que reste-t-il au policier ? Reculer ? Venir au contact ? Employer un moyen de dispersion ? Attendre que le danger justifie une force plus lourde ?
Un moyen totalement incapable de faire mal sera parfois également incapable d’arrêter celui qui veut faire mal. Aucune réponse n’est gratuite. Cela ne justifie aucun usage par avance ; cela signifie seulement qu’il n’existe pas toujours de solution permettant à la fois d’arrêter la violence, protéger tous les protagonistes, préserver l’ordre, ne blesser personne et ne contraindre personne. Refuser le tragique, c’est croire que cette solution existe toujours.
Lorsque l’exigence légitime d’une police responsable se transforme en exigence impossible d’une police inoffensive, lorsque l’impuissance devient une vertu, nos autorités se retrouvent face à un problème insoluble. Nous voulons alors les résultats de l’autorité tout en récusant ce qui permet matériellement de les obtenir : empêcher le pillage sans repousser, arrêter sans immobiliser, disperser sans contraindre, neutraliser sans risquer de blesser ! L’impuissance acquiert ainsi une étrange supériorité morale. Celui qui n’agit pas ne produit pas lui-même l’image choquante. Les conséquences de son abstention sont diffuses, retardées, moins facilement imputables. Le commerce pillé, le policier blessé ou le bâtiment incendié n’ont pas nécessairement un instant unique que l’on puisse isoler et juger. Le coup de matraque, lui, possède son ralenti.
C’est peut-être là que se révèle le mieux le fétichisme de l’impuissance. L’homo moralis ne préfère pas nécessairement le désordre à l’ordre. Il préfère parfois ne pas être moralement comptable des moyens par lesquels l’ordre est obtenu. L’abstention devient alors plus confortable que la responsabilité de l’action — même lorsque son coût sera payé par d’autres.
Une démocratie libérale doit refuser les deux facilités. Une police à laquelle on accorderait un blanc-seing serait une menace pour la liberté. Une police que la crainte de toute conséquence rendrait incapable d’exercer la contrainte cesserait de pouvoir la protéger. L’État de droit n’est pas l’État sans force. Il est celui qui oblige la force à se justifier. À vouloir moralement purifier l’État de toute contrainte, on ne supprime pas la violence. On retire du terrain la force qui doit rendre des comptes, et l’on laisse davantage de place à celle qui ne demande l’autorisation à personne.
1. RTL, journal de 12 h 30, 15 octobre 2026 : diffusion d’un extrait de l’entretien d’Omar Sy avec Anne-Sophie Lapix pour M6 ; dans le même journal, réaction d’un délégué national d’Alliance Police nationale évoquant cocktails Molotov, mortiers d’artifice, boules de pétanque et marteaux. Dailymotion
2. Laurent Nuñez, entretien sur RTL, 7 octobre 2026 ; Emmanuel Macron, allocution du 18 octobre 2026. Nuñez rapporte la demande présidentielle de davantage de pédagogie, d’empathie et de proportionnalité ; après le 17 octobre, Macron promet d’être « intraitable » envers les casseurs et auteurs de violences. RTL.fr ; Lemonde.fr
3. Le Monde, 5 octobre 2026 : bilan communiqué par l’entourage du premier ministre après une réunion interministérielle — 215 élèves, 85 personnels éducatifs et 715 policiers et gendarmes blessés. Le Monde.fr
4. Affaire de Lens : déclaration du procureur de Béthune du 9 octobre ; contestation de cette version par le lycéen et sa défense le 10 octobre ; constitution de partie civile annoncée le 14 octobre. Le parquet précisait alors ne disposer d’aucune vidéo permettant de visualiser l’explosion. leparisien.fr du 9 octobre 2026 ; leparisien.fr du 10 octobre 2026 ; leparisien.fr du 14 octobre 2026.
5. Audition de Laurent Nuñez devant la commission des lois du Sénat, 13 octobre 2026 : 36 enquêtes IGPN, dont quatre concernant des blessures mutilantes et six des blessures significatives. Le Monde.fr
6. Ministère de la Justice, bilan arrêté au 8 octobre 2026 : 6 877 personnes placées en garde à vue, dont 86 % de mineurs ; 2 376 personnes faisant l’objet de poursuites. Ministère de la justice
7. Le Monde, 17-18 octobre 2026 : départ du cortège parisien vers la place de Clichy dans une ambiance sereine ; affrontements parallèles autour de la place de la République, avec jets de pavés, cocktails Molotov et mortiers d’artifice, ainsi que critiques formulées contre certains usages policiers de la force. Le Monde.fr
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