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Le dernier rempart


Le dernier rempart
Lyon, 17 octobre 2026 © adrien pittore/SIPA

48 heures avant les graves débordements du 17 octobre, des centaines de policiers se sont rassemblés au Grand Rex, à Paris, à l’appel du syndicat Unité. Ils entendaient dénoncer les violences subies en marge du mouvement lycéen ainsi que le manque de moyens. Après les nouveaux heurts et pillages survenus hier dans plusieurs grandes villes, l’extrême gauche — qui alimente un discours vindicatif auprès des jeunes et a importé le conflit israélo-palestinien dans l’hexagone — affirme avec aplomb n’y être pour rien, comme au lendemain du meurtre du jeune militant nationaliste Quentin Deranque.


La nuit a le goût du fer et de la cendre, cette odeur de crise qui s’impose jusque dans les bureaux du pouvoir. Le 17 octobre n’a pas été une explosion, mais une décomposition, le moment précis où la rumeur de la rue a balayé ce mobilier de mots hypocrites — ces « incidents », ces « tensions » de langage — dont l’administration se sert comme d’un dictionnaire de secours pour masquer la réalité des blessures. Les chiffres que le Premier ministre égrène au matin, ces cent cinquante corps brisés de gendarmes et ces douze cents interpellations, ne sont pas des statistiques, mais le bilan d’une foire aux empoignes où l’État liquide ses derniers soldats à bas prix.

La conjuration des subversifs

Cette « intifada » n’est pas née d’une colère, elle est née d’une méthode. C’est le chef-d’œuvre de la subversion que de transformer le gendarme en mercenaire étranger sur son propre sol, de donner au voyou le prestige sacré du partisan, et de faire passer l’agression d’un fonctionnaire pour un acte de libération nationale. Derrière les manifestants venus pour leur salaire ou pour l’école, s’engouffrent les professionnels du chaos, ces hommes de l’ombre qui ne partagent ni doctrine ni projet, mais qui savent qu’un incendie est toujours plus beau quand c’est la République qui paie le bois. Regardez-les s’avancer dans la fumée : le gamin des cités qui cherche l’affrontement ou le butin, le militant révolutionnaire qui joue au léninisme sur les boulevards, et le prêcheur islamiste qui attend patiemment que la carcasse de l’État soit assez froide pour y installer ses lois. Il faudrait attendre, nous dit-on, un organigramme signé de leur main pour dénoncer la conjuration, comme si les loups avaient besoin d’un contrat notarié pour chasser en meute.

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Il reste, pour épargner aux soutiens de la veille l’embarras du lendemain, cette explication qui arrive avant même que la fumée se dissipe : « C’est les black blocs. » La cagoule a cet avantage qu’on peut lui faire porter toutes les responsabilités, et laisser dans la pénombre ceux qui ont désigné les ennemis, entretenu la fureur et salué le soulèvement jusqu’au premier incendie.

Et dans cette foire aux illusions, La France insoumise tient la caisse. En désignant l’uniforme comme le bourreau du pauvre, elle offre sur un plateau d’argent une justification au pillard et une indulgence plénière au prédicateur. C’est une alliance implicite, une complicité lâche qui ferme les yeux sur le couteau pourvu que la main qui le tient serve la même cause le lendemain. Deux jours plus tôt, ces mêmes policiers s’étaient entassés dans la salle du Grand Rex, offrant le spectacle tragi-comique de protecteurs venus supplier qu’on les protège, sous les projecteurs d’un pouvoir qui ne sait plus rien faire d’autre que régler l’éclairage de sa propre agonie.

La fureur du samedi

Regardez ce qu’il reste de nos villes au lendemain de la tempête. Les symboles de la souveraineté ne sont plus que des carcasses noires, des squelettes de pierre éventrés par la fureur de gens qui n’ont d’autre idéal que l’anéantissement. À Limoges, le joyau du XIXe siècle, cette maison commune que les habitants aimaient, est partie en fumée. Des ombres cagoulées ont fracassé les vitres, jeté le feu aux salles du conseil et des mariages, laissant les flammes dévorer la charpente jusqu’à ce que le campanile s’effondre dans un fracas de fin du monde. Ce ne sont pas des dégradations marginales ; c’est l’effacement méthodique du paysage républicain, une entreprise de démolition où les mairies, les préfectures et les commissariats deviennent des cibles à abattre, des trophées de guerre que l’on brûle pour signifier que la loi n’habite plus ici.

Ce désastre n’atteint pas seulement la pierre, il frappe d’abord les hommes qui restent debout au milieu des décombres pour maintenir l’ordre. Leur plainte, je la connais pour avoir accompagné des policiers de toutes catégories, sur le terrain et dans leurs écoles. Il y a longtemps déjà, à la demande de Jean-Pierre Chevènement, j’avais participé à la formation de leurs formateurs, tentant de leur ouvrir un espace où la parole pouvait se libérer malgré les menaces d’une hiérarchie terrifiée par le moindre écart. Des années ont passé et rien n’a changé. J’ai retrouvé chez eux cette même retenue des hommes qui craignent encore que le récit de leur abandon passe pour une faute professionnelle. Ils m’ont raconté les ordres qui s’effacent à mesure qu’on les prononce, ces consignes verbales données pour ne laisser aucune trace, et cette gymnastique infernale qui consiste à deviner ce que le supérieur aurait voulu qu’on fît si l’émeute tournait bien, et ce qu’il nierait avoir demandé si elle tournait mal. On les envoie au front comme des boxeurs dont on aurait lié les poignets dans le dos, avec l’ordre strict de recevoir les coups sans que cela ne gâte le paysage de la communication officielle.

Le maintien de l’ordre en question

Le plus atroce n’est pas le pavé qui vole ou l’insulte qui crache dehors ; c’est le parfum de trahison qui descend de la hiérarchie, cette certitude absolue que la peau d’un brigadier pèse bien moins lourd que l’avancement d’un directeur de cabinet. La lâcheté administrative possède cette élégance d’exiger des miracles tout en dissimulant les outils, produisant des tonnes de documents pour justifier son existence et assez peu de preuves pour sauver un subordonné. Le policier joue sa vie en un quart de seconde sous la pluie de projectiles, tandis que ceux qui examineront son geste disposeront de longs mois, au calme des bureaux, pour décider ce qu’il aurait fallu faire…

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Une certaine gauche culturelle a pavé la voie à ce lynchage en recouvrant chaque képi des fantômes de Vichy et des répressions du siècle, si bien que le fonctionnaire qui monte la garde devant un lycée doit répondre d’une histoire entière avant même d’avoir levé le bras. Les projectiles, les collègues percutés, les menaces contre les familles ne sont plus que des détails embarrassants pour ces esthètes de la révolution dont le dénouement était écrit dans les livres avant même que les faits ne surviennent. Aux agresseurs sont accordées les circonstances, les humiliations et les blessures anciennes ; à ceux qui leur font face revient l’obligation de trouver sous les coups le geste parfait que leurs juges imaginent à l’abri.

C’est le souverain mépris de cette intelligentsia : considérer ces révoltés comme des êtres incapables de liberté, des enfants éternels qu’il faut maintenir sous tutelle pour s’offrir, à bon compte, le frisson de la bonté. Les amateurs d’insurrection rentrent le soir dans le confort de la société dont ils ont célébré la ruine, laissant le flic sur le trottoir, chargé de veiller à ce que la tranquillité de ses propres détracteurs ne soit pas troublée. L’État, lui, fait mine de tenir mais il ne croit plus à rien ; il annonce sa fermeté, surveille les réactions et prépare ses distances, prêt à sacrifier ses agents au moindre échec pour sauver la face.

Les violents prennent confiance

Chaque désaveu modifie le rapport des forces : les violents prennent confiance, les fonctionnaires mesurent ce qu’ils risquent et les citoyens regardent lesquels des deux paraissent croire encore à leur victoire. Un ministère peut conserver ses bâtiments, ses véhicules et ses effectifs alors que, dans les esprits, l’autorité a commencé à changer de camp.

Lorsque la protection publique se dérobe, chacun cherche ceux qui pourront le défendre. Le quartier, le clan, l’argent, les armes deviennent des garanties plus crédibles qu’une promesse ministérielle, jusqu’à rendre presque honteuse la confiance que les plus loyaux avaient conservée. C’est ainsi que se prépare une guerre civile, dans l’apprentissage quotidien de la peur et dans la conviction grandissante qu’il faudra trouver les siens pour être protégé.

Mais on n’en est plus aux illusions d’un ordre rétabli par de simples décrets ou des appels au calme. Le pays peut aussi céder par lassitude, abandonner une liberté après l’autre et laisser sans secours ceux qui refusent encore de se soumettre. Le silence qui s’installe désormais dans les rues n’est pas une victoire, mais le renoncement d’un peuple à qui l’on n’ose même plus demander ce qu’il lui en coûte de se taire.

La société malade

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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