Alors que le Mondial de l’Auto ferme ses portes ce dimanche, Monsieur Nostalgie revient sur la grand’messe de la Porte de Versailles quand la voiture guidait le peuple !
Le privilège de l’âge (être né en pleine crise du pétrole), c’est d’avoir vu des choses impensables, comme le litre de gazole à moins de 1,50 euro et une foule compacte se rendre en masse dans les halls de la Porte de Versailles début octobre, les années paires. On y allait en famille ou entre copains, on venait de Tarbes ou de Saint-Amand-Montrond admirer les derniers modèles de la production mondiale. Une marée humaine sortait des bouches du métro, puis défilait dans les allées, piétinait, commentait, s’enflammait et revenait le soir en province avec des sacs en plastique remplis de prospectus publicitaires. Et de rêves motorisés. C’était bruyant, fatigant, enivrant, joyeux, les marques dépensaient, les carrosseries brillaient, les hôtesses avaient les jambes lourdes, ces journées sous les spots étaient interminables mais la machine économique tournait à plein régime, les usines produisaient à domicile, les vendeurs vendaient, la presse auto affichait une insolente santé financière et l’automobiliste était curieux de découvrir la dernière Peugeot ou Fiat. Il comparait les constructeurs entre eux, soupesait les offres, étudiait le meilleur crédit, s’intéressait à la consommation mixte, aux 1000 mètres départ arrêté et aux coûts d’entretien cachés. Il était surinformé. Cet automobiliste refusait l’état stationnaire de piéton. Il n’avait pas vocation à être une victime de la route. La mobilité rapide et décomplexée, sans fil à la patte, était l’avenir de cet homme moderne qui croyait dans les vertus de la société de consommation et dans la liberté de mouvement. Il se passionnait pour les progrès techniques et les évolutions de style. Il avait un avis éclairé sur la sécurité, le confort, l’habitabilité, les performances et même le moelleux ou non des sièges. Il pouvait s’interroger, de longues minutes, sur la qualité des mousses du tableau de bord et la rudesse de la boîte de vitesses. Il était Citroën à mort ou Renault compatible. Il avait ce qu’on appelle une culture automobile héritée des âges farouches. Il se souvenait du lancement de la DS et du hayon de la R16. Il louait la fiabilité de la 504 sur les pistes africaines et s’était enthousiasmé jadis pour la bouille cartoonesque de la Renault 5 lors de sa sortie nationale. Billancourt, Sochaux, Javel, Detroit, Stuttgart ou Turin n’étaient pas des destinations inconnues de lui mais les traces vives de la mémoire ouvrière.
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Ce citoyen-modèle voulait rouler, partir en vacances, sortir des villes, faire ses courses, charger un canapé, frimer au volant et vivre plus intensément. Ce n’était pas un « criminel », ni un pollueur. Seulement un bon père de famille. La voiture était à la fois un moyen de locomotion et d’expression, un besoin vital et une forme d’affirmation de sa personnalité. Un refuge et une identité. Le Français d’alors n’avait pas honte de son histoire, même si l’école publique était très discrète sur ce sujet-là. L’impact du moteur à explosion sur nos vies laborieuses était largement sous-estimé. Les ingénieurs relégués au rang de graisseux et les inventeurs en bleu moqués par rapport au prestige des philosophes en chemise blanche. D’instinct, de mémoire et d’essence pourtant, le Français savait que l’automobile était née dans son pays, berceau des De Dion-Bouton et des Panhard & Levassor. Qu’en 1898, lors de cette première exposition, 140 000 visiteurs s’étaient déplacés au Jardin des Tuileries pour découvrir 232 voitures qui avaient réussi l’exploit de couvrir la distance Paris-Versailles-Paris. C’était la condition pour avoir le droit de figurer dans ce salon parisien balbutiant qui allait, quelques années plus tard, se déporter sous les verrières du Grand Palais jusqu’en 1962, puis migrer vers la Porte de Versailles. À partir de 1977, ce salon sera en alternance tous les deux ans avec Francfort. Tout ça, c’est le vieux Paris, aussi pittoresque qu’Aristide Bruant chantant « Le Chat noir » ou « À la Goutte-d’Or », un monde incompréhensible pour les générations immobiles. Un jour de 1988, on ne l’appela plus « Salon de l’auto » mais « Mondial de l’Auto », la roue avait tourné. Nous entrions dans les ères suspicieuses, procédurières et accusatoires. L’automobiliste devint un ennemi de la nation. Il fut attaqué de toutes parts. La vraie mascotte des tortionnaires, selon la formule de Michel Audiard. Le Mondial 2026, même dans un format plus court et électrifié, a résisté car il a bien failli y laisser sa peau. Ces grandes cathédrales, coûteuses, n’ont plus la cote. La chasse au gaspi est lancée. Mais, dois-je avouer que l’époque du salon, cette quinzaine heureuse, entre la fin septembre et le début du mois d’octobre, mettait des étoiles dans les yeux. On y voyait des phénomènes extraordinaires : dans les années 70 et 80, des émirs achetant des flottes de Rolls-Royce, BB posant sur le capot d’une AMC Pacer des établissements Jean-Charles, Gianni Agnelli présentant la nouvelle Panda et François Mitterrand au volant d’une BX.
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