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Finkielkraut, entretien à cœur ouvert

Le philosophe publie "Le coeur lourd" (Gallimard, 2026)


Finkielkraut, entretien à cœur ouvert
© EULER/AP/SIPA

« Pas réactionnaire » mais « catastrophé », Alain Finkielkraut ouvre son cœur à Vincent Tremolet de Villers, directeur délégué du Figaro, dans un livre d’entretiens de 180 pages pleines de citations et références littéraires savoureuses.


Le cœur lourd est un livre d’entretien et, en général, ceux-ci ne nous apportent rien. On les survole avec l’impression de ne rien apprendre, ce n’est pas de la littérature, pas encore des confessions, à peine une pensée en formation, c’est un entre-deux qui se délaie comme un fleuve dilue son limon. 

Qui me parle ?

Et pourtant, en lisant ces pages portées par les questions de Vincent Tremolet de Villers, on se laisse prendre comme un oiseau à la glue et l’on se surprend à se laisser porter par la pensée rendue bohème d’Alain Finkielkraut. Vieille âme aux réflexes étonnamment enfantins, faussement à bout de souffle, la colonne vertébrale droite, Finkie est encore là. Plus que jamais, il porte le fardeau du penseur et reprend les habits de l’honnête homme, du gentilhomme en partance vers un ailleurs pas encore tout à fait défini.

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Alors certes, parfois il égare son lecteur sous un jaillissement de références et l’on peste à devoir chercher l’homme sous les citations. C’est qu’on aimerait davantage l’entendre mais ce serait oublier que la chair de l’homme est tissée de la trame même de ces citations. Il est Camus comme il est Kundera. Où commence véritablement Finkielkraut, où s’arrête l’insoutenable legs de ceux qui l’ont précédé? Il porte avec lui – ou plutôt en lui – ces écrivains qui, mal dissimulés dans l’ombre, régissent ses pensées et soutiennent sa personne. D’une certaine manière, il est beau d’être ainsi entouré de spectres, surtout quand ceux-ci sont des lettrés qui veillent, en permanence, à ce que l’on ne déchoit jamais de soi-même. On le sent soucieux de cela, tel le jeune homme qu’il fut jadis, la crainte de décevoir – toujours – l’oppresse.

Qu’il se rassure, nous le découvrons ici sous un angle nouveau. Je songe notamment à ces belles pages bâties autour de la question animale. Finkielkraut nous le dit, nos semblables (en chair sinon en esprit) sont désormais réduits à la triste condition d’une viande en gestation. Car n’est plus véritablement cochon l’animal qui n’est envisagé qu’en fonction du nombre de côtes ou de basse-côtes qu’on espère tirer de sa carcasse. L’homme, dans son élévation, a oublié en chemin ses frères. Et encore s’il les avait oubliés, ce serait là un moindre mal puisque – encore plus loin que l’oubli – il les a relégués à n’être qu’un produit. On consomme l’animal comme on consomme le monde : avec indifférence, assurés de notre bon droit. Nous sommes la bête debout qui se nourrit de ses consœurs restées à l’état horizontal. Tout, encore une fois, n’est qu’histoire d’inclinaison de colonnes. 

Obsolescence programmée

Cet amour des bêtes reflète en partie la lassitude d’un monde qui le quitte plus qu’il ne l’a quitté. A quoi bon dialoguer avec les barbares puisque ceux-ci ne nous apprendront rien d’autres que l’imminence de notre propre obsolescence ? C’est finalement le lot commun de toutes les civilisations que de disparaitre sous la poussée des envahisseurs. La pensée française, peut-être, était-elle plus fragile que nous ne l’avions crue. On la pensait éternelle parce qu’elle avait plus de 500 ans mais un demi-millénaire c’est jeune, très jeune, trop jeune pour envisager l’éternité. 

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Mais quittons les abords de ce triste gouffre… surtout qu’il reste quelques branches auxquelles se raccrocher ! Un exemple parmi tant d’autres : l’amour. Et tant pis si on risque de donner dans la confiserie puisqu’il ne saurait y avoir de passion sans un résidu de mélasse. Bérénice, Lucien Leuwen, L’amour au temps du choléra… autant d’œuvres qui portent en elles l’alliance de deux secrets, la promesse du sens et celle des sens. La galanterie, aussi, fut française. Finkielkraut n’a pas oublié en chemin l’amour porté à sa Sylvie. Dernier relief peut-être d’une époque révolue.

Autre possibilité tout droit venue du flou des songes, la nostalgie de l’acteur. L’écrivain nous le dit à demi-mot, il a une diction convenable. Il ne l’a pas été mais il aurait pu. Du moins, le rêve subsiste, enfoui quelque part entre deux pages. Et c’est aussi là que réside la joie de cet ouvrage : pouvoir partir à la pêche aux possibles, découvrir les éclats d’un réel qu’on croyait oublié.

Et c’est avec le cœur lourd qu’on referme les pages d’un monde à jamais disparu.


Dans notre magazine actuellement en vente, Pierre Manent dit son admiration pour l’académicien « mécontemporain » qui vient de publier Le Cœur lourd. Sur bien des sujets, Alain Finkielkraut et Pierre Manent ne pensent pas la même chose. Le premier est un juif athée qui soutient la reconnaissance de la Palestine, le second est un chrétien convaincu qui n’a plus foi dans la solution à deux États. Retrouvez notre article sur quatre pages, dans les kiosques maintenant • La rédaction


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