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Je voudrais tant que tu sois là

La chronique du dimanche de Thomas Morales


Je voudrais tant que tu sois là
L'actrice française Marie Dubois. DR.

Monsieur Nostalgie avait depuis longtemps envie de nous parler de l’actrice Marie Dubois (1937-2014). Il cherchait un prétexte pour rattacher la comédienne à l’actualité. Et puis, il décida que Marie Dubois, par sa carrière, son charme fissuré, son courage, l’amour que les gens du métier lui ont voué toute sa vie, se suffisait à elle-même…


Je cherchais une amorce. C’est le sacerdoce du chroniqueur, aborder un sujet par un prisme nouveau, un lien dans l’actualité plus ou moins probant, une reparution, une biographie, une restauration de film, un pèlerinage, un bout de sparadrap en somme, pour coller à l’actualité, singer les apparences, forcer les évidences ; la peur du « papier » hors-sol, tombant comme ça, sans tutelle, sans perspective historique est une tare de bon élève. Presque une faute professionnelle. Je raisonnais trop, donc mal.

J’étais parti sur une fausse bonne idée, raccrocher Marie Dubois à La Grande Vadrouille dont nous fêterons cette année les 60 ans, le tournage eut lieu en mai et le film de Gérard Oury sortit en décembre. L’absurdité de cette collusion me sauta à la figure. J’avais honte d’une telle bassesse, d’un tel traficotage des dates. Je marchandais le souvenir de Marie comme un chineur du dimanche.

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A-t-on besoin d’un prétexte, d’un anniversaire, pour parler de Marie Dubois ? C’est à la fois insultant pour cette comédienne au teint de porcelaine et une faillite de l’esprit pour le journaliste nostalgique. Marie Dubois nous touche au-delà du long combat qu’elle a mené contre cette salope de sclérose en plaques. La maladie ne résume pas Marie, pendant vingt ans, elle la mit à l’index, en sourdine, puis un jour, le démon se réveilla. Elle fit face dans ce duel déloyal, perdu d’avance ; pudique, elle ne fit pas étalage de ses souffrances. Le métier savait et il était sincèrement ému. Dans une profession d’apparences trompeuses où l’image et le vedettariat font des ravages, où les égos sont perclus de venin, Marie était aimée, profondément aimée par les autres acteurs. Tous lui portaient une immense affection, Gabin l’appelait « la p’tite Dubois », il l’imposa dans L’Âge ingrat et Gainsbourg l’invitait chez Régine et Castel. Jamais, vous n’entendrez quelqu’un salir sa mémoire. Elle est intouchable. Trintignant, Ronet, Depardieu, Carmet, son voisin, Belmondo son vieux complice du Conservatoire, Bourvil « sans doute le grand amour de ma vie de comédienne » disait-elle, Lino dans une scierie des Vosges et même Montand charmeur et impossible dans une brasserie, adoraient cette fille-là. Le public avait confiance dans cette fille aux yeux bleus de France. Il ne la cantonna pas aux rôles de jeune première naïve et amoureuse, « bonne pâte » et « bonne copine », fiancée au cœur tendre. Intimement, nous savions, les réalisateurs aussi, les plus intelligents qui l’avaient justement choisi pour sa grande plasticité, sa grande palette d’émotions, que Marie incarnait, emportait avec elle, un plus large imaginaire, que se mêlaient dans son jeu, une part de timidité et de sauvagerie, une part de pudeur et d’indécence, que le trouble qu’elle dégageait était tout en nuances, tout en délicatesse, tout en entrechats. Que l’innocence affichée dans son regard n’était qu’une partie infime de sa personnalité. Que derrière la candeur, la fougue, la passion et le drame n’attendaient qu’un signal pour déborder, pour ruisseler, pour nous inonder. Marie était de ces actrices qui compriment les sentiments jusqu’à les faire exploser dans une forme de sobriété. On ne peut expliquer ça de façon rationnelle, elle est là, sur l’écran, jolie, d’autres le sont aussi, plus encore peut-être, je crois que l’on ne se méfie pas de cette « bonne fille », de ses intentions, elle pourrait presque paraître transparente, puis elle s’anime, sa voix, sa bouche, ses dents, son rire rempli d’écho et de profondeur nous saisit, elle va nous déstabiliser, c’est certain.

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Et surtout, on se souviendra d’elle. Plus tard, Claude Jade, et encore plus tard, Sophie Barjac, des comédiennes d’autres générations emprunteront les mêmes chemins. Appelons-ça le talent, le naturel, la présence, cette beauté francilienne qui ne se fane pas. Fiancée chez François Truffaut ou vamp chez Louis Malle, sa grâce n’échappa ni à la Nouvelle Vague, ni au cinéma plus commercial. Marie fut accueillie à bras ouvert chez Godard, Vadim, Sautet, Lautner, Resnais, Visconti, elle fut l’égérie des Suisses, un visage familier de la télévision et des planches. Dans le Figaro, le critique Jean-Jacques Gautier avait vu juste en 1962, cette année-là elle partageait l’affiche avec Elvire Popesco au Théâtre de Paris : « J’ai beaucoup remarqué, apprécié et applaudi la charmante fille aux yeux clairs, à la retenue efficace, aux moyens sensibles qu’est Marie Dubois. Elle a quelque chose de pur, de sain, de lumineux. Elle sent le bon pain frais ». Ce dimanche, je pense donc à elle et ses deux grands amis Anny Duperey et Serge Lama.



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Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

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