Nous y sommes. Plus qu’un moment de vérité – car un moment ne dure qu’un moment – nous voilà entrés à nouveau dans l’état de vérité ; la vérité d’une nécessité, celle de se battre. Nous y avons toujours été, mais nous ne voulions pas le savoir. Nous avions chassé la guerre et la violence en général de l’histoire à venir, la nôtre en tout cas. Du moins le croyions-nous, puisque nous le voulions, nous l’avions décidé, entre nous. Mais il n’y a qu’une seule espèce humaine, et nous ne pouvons nous tenir exempt et indemnes du combat entre barbarie et humanité qui, depuis les origines, tourmente et convulse celle-ci.

Un type qui a l’inquiétude lucide de l’esprit de l’escalier – ou la nostalgie réactionnaire d’un fossile selon les autres, la majorité conforme – Alain Finkielkraut, a écrit un jour « la barbarie n’appartient pas à la préhistoire de l’humanité, elle est l’ombre qui l’accompagne à chaque pas ». Cette phrase est posée sur mon bureau d’écrivain, devant mes yeux, en permanence. Car elle exprime à mes yeux, une vérité parmi les plus essentielles de la nature humaine. Et, dans la polémique que bien sûr l’interview de Manuel Valls à Europe 1 n’a pas manqué de susciter, il ne s’agit que de cela : oser quitter la pensée conformes des autruches ou de ceux qui espèrent qu’en haïssant nous-même les valeurs et les principes qui ont fondé notre société, quels que soient ses (nombreux) défauts, nous échapperont à la haine des barbares… ou oser regarder et dire la vérité. Manuel Valls n’a pas dit « guerre des civilisations », il a dit « guerre de civilisation », et à part Emmanuel Todd et Edwy Plenel qui sont déjà en train de nous expliquer qu’il ne s’agit là que d’Islamophobie, chacun, avec un peu de sincérité, peut comprendre que par civilisation on entend la contraire d’une idéologie qui veut s’imposer partout par l’ultra-violence et la terreur, qui ne supporte pas la tolérance, la laïcité, l’égalité des sexes, la liberté de conscience et de foi, la liberté en général, et qui proclame d’ailleurs avec une remarquable honnêteté qu’elle « aime plus la mort que nous (Occidentaux) aimons la vie ». Manuel Valls a seulement dit que nous étions engagés, appartenant à l’espèce humaine, dans ce combat entre l’espérance de l’homme et sa part d’ombre qui l’accompagne à chaque pas, et que c’est, et sera, un combat sur la durée.

Il aurait  pu ajouter « un combat permanent, car l’idée d’une paix acquise pour toujours est obsolète, et elle l’a toujours été, même si nous avons eu le luxe de pouvoir y croire pendant plusieurs décennies », mais cela lui aurait coûté encore plus cher. Pourtant, à l’horizon gonflent tous les orages. Il n’y a pas que Daech et sa barbarie totalitaire, il y a la Chine et la Russie qui se réarment et passent à l’acte, à l’image d’une grande partie du Moyen-Orient, de l’Afrique (qui hélas ne manquait pourtant pas d’armes), de l’Asie et de l’Océanie. Pendant ce temps, les budgets de défense d’Europe occidentale, pour les plus lucides, commencent juste à freiner leur diminution… Nous avions oublié le « Si vis pacem, para bellum » qui devrait être posé, lui-aussi, sur tout bureau de responsable politique. Mais la réalité nous a rattrapés. La paix et la civilisation, c’est-à dire ce que nous souhaitons à nos enfants, ne sont pas des droits acquis. L’ombre qui accompagne chacun de nos pas ne nous lâchera pas.

*Photo : William Abenhaim/SIPA. 00717028_000006.

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Pierre Brunet
est écrivain.
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