Augmenté d’un nouveau terminal de béton, « le premier hub européen » sera une aberration anti-écologique.


Le projet du nouveau terminal T4 de l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle ressemble à un gigantesque vaisseau amiral de dix mille mètres carré de verrière. Il se répandra entre pistes et aérogares actuels comme une métastase climatisée de béton, d’hydrocarbures et de carbone. Cela s’annonce déjà comme le porte-étendard d’une technologie dépassée, 400 mètres par 200 mètres, grand comme le Pentagone de l’armée américaine (un des plus grands bâtiments du monde), l’anti-Notre-Dame. Objectif : quasiment doubler à terme le nombre de voyageurs et de vols pour faire de Roissy, « le premier hub européen devant Londres » d’après notre ministre des Finances Bruno Le Maire.

Soigner les bijoux de famille

Pourquoi ce projet? Parce qu’il faut permettre à nos amis chinois de dévaliser pendant quelques heures les boutiques de luxe des Champs-Elysées – nettoyés de leurs vilains gilets jaunes –  ou de skier en été à Europacity, engouffrer nos élites dans des grands cigares blancs vers les plages de Dubaï, offrir à des chanteurs de rap l’occasion de démolir les étalages des boutiques détaxées, à des vedettes de Ligue 1 de s’y rendre en cortège de puissantes berlines qui consomment plus d’énergie en un trajet qu’un village du XIIIème siècle en un an. Parce qu’il faut bien habiller la mariée Aéroports de Paris (ADP), la farder copieusement, afin que les appétits soient aiguisés lors de la vente des bijoux de famille.

Le bâtiment lui-même sera assorti de multiples infrastructures de desserte dues à la privatisation d’ADP (« L’aéroport de Bangkok est desservi par trois lignes de métro privés : que le meilleur gagne ! » disait le théoricien de l’architecture Rem Koolhaas), Europacity, le bouclage du boulevard intercommunal du Parisis, et autres travaux lacérant irréversiblement le nord de Paris.

Est-ce ce monde-là dont nous voulons ? L’Île-de-France a-t-elle vocation à devenir Atlanta, Hong-Kong ou La Guardia ? Où est le « progrès » si la conversation avec le voisin doit s’interrompre toutes les quatre minutes, si le silence de nos forêts est empli d’un acouphène permanent, si nos potagers suintent le kérosène détaxé, si le premier vol de nuit réveille un demi-million de personnes à 4h30 du matin?

Il était une fois Roissy-en-France

Si, comme Octavio Paz l’écrivait, l’architecture est le témoin incorruptible de l’histoire, alors ce projet est le stigmate d’une vision économique d’un autre âge, celle de l’économie linéaire mondialisée du XXème siècle au bord de l’effondrement écologique, totalement contraire aux engagements de la COP 21. Le T4 est une bouche béante ouverte sur la biosphère, un projet démesuré qui confond le monde avec une page sur laquelle on pourrait indéfiniment construire. Employons plutôt nos moyens économiques à sauver le climat et nous avec.

Il n’y a pas si longtemps, le site du village de Roissy-en-France se voyait occupée de polycultures, ce qui en faisait avec la région un cas unique en Europe. Retrouvons le silence de nos forêts comme l’a fait la commune proche de Valmondois en adhérant au réseau Cittaslow (réseau international des villes du bien vivre). Elle est si calme que l’on entend les repas familiaux du dimanche quand on se promène sous la frondaison de ses grands arbres. Les coqs chantent encore à trois kilomètres des pistes d’un aéroport qui n’a pas besoin d’être plus gros que celui de Londres ! Citons le grand Fernand Braudel : « Par la construction de terroirs régulièrement cultivés – au départ de simples clairières – qui s’annexent les réserves de la forêt, du marécage, de la lande et des cours d’eaux, comme un filet jeté sur la nature sauvage dont on ne saurait bouder les ressources. […] vue d’avion, l’Europe offre le spectacle d’un immense jardin, cultivé avec soin dans sa totalité». Il ne faut pas faire mentir notre géographe car notre monde est en thérapie.

Les beaux cieux d’Ile-de-France, déjà jaunis de kérosène, ne supporteront pas davantage le cortège funèbre d’émissions en tous genres. Sous leur clarté virginale, rebâtissons l’Île-de-France pour qu’elle redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : la plus belle région du monde !

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