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Première ministre ou Premier ministre?

La montagne qui accouche d’une souris…

Première ministre ou Premier ministre?
Elisabeth Borne et Edith Cresson © Jacques Witt/SIPA © DR

La pochette surprise


On s’attendait à tout. Il voulait tellement surprendre. Tous avaient les yeux fixés sur la cour pavée de Matignon. Une voiture, une portière et… Mais oui, on ne rêve pas, c’est une femme ! Il faut se rendre à l’évidence : la personne, à côté du Premier ministre sortant, est une femme ! Pour une pochette surprise, c’en est une ! Pour un pochon surprise, comme on aurait dit en Poitou, c’en est un ! Il fallait remonter à Édith Cresson pour trouver pareil événement. Contactée par téléphone, l’intéressée, malgré le bonheur qu’une femme rendît un hommage appuyé à son exploit, n’arrivait pas à dire : « la Première ministre ».

Car cela n’a pas manqué : l’adjectif numéral ordinal fit se pâmer. Je ne veux pas faire ma puriste mais si, quand même ! Si « première ministre » il y a, c’est qu’il y a une deuxième ministre et d’autres après. Autrement, on dit « seconde ministre » car il s’agit d’un tandem dans la même fonction, comme on dit : un premier et un second consul. Il sera donc correct, précis, sans parler d’élégance, de garder la neutralité du masculin et donc d’écrire sinon de dire : « Madame Borne est la deuxième femme, après Madame Cresson, à être Premier ministre ». On devrait dire également : « Le Premier ministre, Madame Borne. » La langue française est ainsi faite qu’elle se plie mal à l’idéologie. Peu importe : on a, avec ce féminin, l’occasion de commenter : la preuve ! 

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Matignon: pourquoi se contenter d’une femme?

Derechef, d’ailleurs, une présentatrice parla de « la chefferie ministérielle. » Madame Borne sera-t-elle donc la chef, la chèfe, la cheffe du gouvernement —pas cheftaine, en tout cas, trop connoté scout ? L’Académie Française a du pain sur la planche de son Dictionnaire. Car le mot « chefferie » désigne, d’abord, au sens militaire, une ancienne division du territoire, placée sous les ordres d’un commandement du génie. Au sens 2, le mot « désigne, en Afrique Noire, un système d’organisation sociale et politique où une communauté se soumet à l’autorité d’un de ses représentants : par métonymie le territoire obéissant à ce chef. » Faudra-t-il étendre le champ lexical ? 

On comprend l’élan des Françaises et des Français à l’annonce de cette nomination. Les temps nouveaux sont bien là ! Le discours de la future dame de fer fut prometteur. Marc Menant, à CNews, dit son désappointement. Un Premier ministre ne devrait-il pas être un pilote de formule 1 plutôt que l’ombre du président ?

Me reportant à l’élection passée, me remémorant le fracas de tonnerre de la campagne avec ses promesses, je songeai à cette fable de La Fontaine : « La Montagne qui accouche ». « Une montagne en mal d’enfant / Jetait une clameur si haute / Que chacun, au bruit accourant / Crut qu’elle accoucherait sans faute / D’une cité plus grosse que Paris : elle accoucha d’une Souris. » Et le fabuliste de conclure : « Je me figure un auteur/ Qui dit : Je chanterai la guerre / Que firent les Titans au maître du tonnerre. C’est promettre beaucoup : mais qu’en sort-il souvent ? / Du vent. »

Honni soit qui mal y penserait si cette fable désignait quelqu’un en particulier.


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Marie-Hélène Verdier est agrégée de Lettres classiques et a enseigné au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Poète, écrivain et chroniqueuse, elle est l'auteur de l'essai "La guerre au français" publié au Cerf.

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