Un prêtre a réclamé, hier 22 août, la démission du cardinal Barbarin, accusé de ne pas avoir dénoncé des crimes pédophiles. Devant la pédophilie, l’Eglise doit absolument se réformer mais doit se méfier des tentations dégagistes.


Une fois de plus, on apprend que des membres parfois éminents du clergé catholique ont commis un grand nombre de crimes sexuels en étant pendant des décennies couverts par leur hiérarchie. Il s’agit notamment d’agressions et de viols pédophiles, certains ayant aussi abusé de religieuses, ou de personnes vulnérables.

Le nombre considérable d’auteurs comme de victimes, la sinistre répétition de ces faits intolérables, ont conduit le pape à une réaction publique, incontestablement louable mais hélas très insuffisante.

Alors bien sûr…

Bien sûr, s’en prendre à l’Église revient aujourd’hui à tirer sur l’ambulance, du moins en Europe, et d’autres groupes religieux cautionnent bien plus et bien pire sans subir le même opprobre, peut-être parce qu’ils ne tendent pas l’autre joue…

Bien sûr aussi, l’Église semble enfin lutter sérieusement contre ces trop nombreuses dérives, et a pris position sans aucune ambiguïté du côté des victimes. Les donneurs de leçons trop pressés pourraient se souvenir que d’autres institutions, comme notre ministère de l’Éducation nationale, n’ont longtemps pas fait beaucoup mieux.

Bien sûr encore, ces cas dramatiques ne doivent pas faire oublier l’engagement précieux de bien des religieux catholiques (ou des laïcs) auprès des pauvres, des malades, des exclus, des oubliés, des plus fragiles d’entre nous.

Bien sûr enfin, une part non négligeable des affaires évoquées remonte à une période où nombre « d’intellectuels » et de personnalités médiatisées avaient une attitude pour le moins ambiguë envers la pédophilie, de Daniel Cohn-Bendit à Françoise Dolto.

Mais tout cela n’excuse évidemment rien, et sera de bien peu de secours aux victimes.

De plus, l’ampleur des faits progressivement révélés interroge, et ne manque pas de faire penser à un problème structurel plutôt qu’à des actes isolés. L’Église n’a évidemment jamais approuvé ces agressions sexuelles, de quelque manière que ce soit. Mais enfin, le nombre de cas constatés et l’incapacité depuis des décennies de les traiter lucidement et efficacement, sans même parler de les prévenir, doit poser question à la fois au plan institutionnel et au plan théologique.

« Fille aînée de l’Église », la France est aussi, dans une large mesure, farouchement anticléricale. Notre rapport au catholicisme et au christianisme en général est profondément différent de l’enthousiasme des pays d’Amérique latine, ou des convictions parfois surprenantes des États-Unis. A titre d’exemple, 41 % des américains croient que Jésus reviendra physiquement sur Terre d’ici 2050, alors que je ne connais aucun chrétien français, si traditionaliste soit-il, qui prendrait cette idée au sérieux. Gardons-nous donc de plaquer sans précautions sur une institution mondiale une grille de lecture trop exclusivement française.

Crime et châtiment

Cette difficulté posée, tentons tout de même de suggérer des pistes, sinon d’explications ou de vraies solutions, du moins de réflexion.

Rappelons d’abord l’évidence : la loi doit s’appliquer dans toute sa sévérité, l’appartenance à une organisation religieuse ne doit donner aucun passe-droit. A très juste titre, François dénonce les dérives du cléricalisme, cet entre soi arrogant. L’action bienveillante mais ferme d’un Etat laïque peut contribuer utilement à brider ce cléricalisme en interdisant au clergé l’illusion de la toute-puissance. De même, les interrogations et remises en causes par des athées, des agnostiques, des croyants d’autres confessions ou religions, sont un aiguillon intellectuel bienvenu. Une fois de plus, la laïcité bien comprise n’est pas l’ennemie des religions, mais au contraire un indispensable garde-fou.

Au niveau institutionnel, malgré les crimes évoqués et malgré ses défauts, je trouve l’Église catholique digne d’un profond respect. Que l’on songe aux trésors intellectuels et artistiques dont elle a encouragé la création et permis la préservation, que l’on songe à son engagement social depuis des siècles ! Malgré les bûchers, malgré la censure, malgré la perversion de certains prêtres, il y a la bonté des moines qui soignaient les lépreux, la beauté des chants, la grâce des cathédrales, qui élèvent l’âme et plaident pour l’Église. Le procès de Galilée n’efface pas Saint François.

Oh, même aujourd’hui cette Église n’est pas exempte de reproches. Son obsession absurde pour le contrôle normatif de la sexualité finit par fragiliser ses autres enseignements. Son encouragement permanent et indifférencié à la reproduction sur une planète déjà surpeuplée, et sans tenir compte des disparités démographiques, est dangereux et insensé. Son goût pour l’expiation et le martyr encourage l’Europe au suicide collectif. Son refus de voir l’altérité profonde de l’islam et son angélisme vis-à-vis de ses ambitions politiques tournent à la complicité passive, malgré tous les efforts de remarquables savants catholiques qui ne cessent d’appeler à la lucidité (rien qu’en France, citons Philippe Capelle-Dumont, Rémi Brague, Alain Besançon, Dominique et Marie-Thérèse Urvoy…).

Et pourtant. Entre l’ombre et la lumière, au fil de l’histoire, l’Église nous arrive très imparfaite, hautement critiquable, mais nettement plus respectable, bienveillante et digne de confiance que bien des institutions comparables.

Reste que la situation actuelle est proprement catastrophique, et qu’il sera impossible à l’Église de faire l’économie d’une réponse non seulement forte mais extraordinaire et exemplaire, à la fois concrètement et symboliquement. Une réponse comparable à ce que fut en son temps la réforme grégorienne.

Le pape doit-il démissionner ?

La démission des responsables hiérarchiques mis en cause, ou plus généralement ayant fait la preuve de leur incurie face à ces drames, semble un minimum. C’est, pour le moins, une question de dignité. Deux questions, dès lors, se posent. Le pape doit-il lui aussi démissionner ? Au vu du nombre de cardinaux probablement concernés, sera-t-il possible d’assurer correctement leur remplacement ?

En dehors des cas les plus graves, je ne soutiens pas l’idée de démissions immédiates, notamment du pape. Les inévitables querelles de pouvoir pour la succession dans une période particulièrement troublée feraient plus de mal que de bien. En outre, le « dégagisme » a beau répondre à une légitime exaspération, son application récente en politique a amplement montré ses limites !

Cependant, et même si l’idée sous-jacente de faute collective me gêne, la meilleure chose à faire serait probablement en effet que les responsables actuels de l’Église décident collectivement de renoncer à leurs charges, mais au terme d’une période de transition. Au cours de celle-ci, ils prépareraient la transmission de leur autorité à des personnes soigneusement choisies et au comportement irréprochable au regard des affaires en cours, en particulier des agressions pédophiles. Sans précipitation excessive, mais sans tarder inutilement. Quant aux prélats démissionnaires, en dehors des cas d’incarcérations je les verrais bien continuer à servir mais à des tâches très humbles, par exemple en prenant la suite de ces religieuses très diplômées employées comme domestiques

Solution extrême peut-être, mais en l’état il est clair que l’Église n’est plus en mesure de remplir les missions qu’elle considère être les siennes. Après deux millénaires, ne peut-elle consacrer quelques années prioritairement à cette tâche, non de simple renouvellement, mais de véritable régénération ?

Vers une nouvelle Eglise ?

Ce pourrait d’ailleurs être l’occasion de repenser globalement la participation des laïcs et des femmes, à condition que ce soit le fruit de réflexions de fond rigoureuses, et non une manière de sacrifier à l’air du temps pour regagner les bonnes grâces des médias. Là encore, l’exemple malheureux du monde politique « en marche » appelle à la modération ! Mais je gage que l’Église, elle, si elle s’en donne les moyens, saura garder le meilleur de sa tradition plutôt que perpétuer le pire de ses habitudes.

Ce n’est pas tout. L’Église catholique se veut plus qu’une institution humaine, il lui faut donc également tirer les conséquences théologiques de son terrible et incontestable égarement. A ce niveau, les agressions pédophiles ne sont à mon avis qu’un aspect de la crise qu’elle traverse, et au cœur de laquelle il faut sans doute les replacer – je renvoie par exemple aux brillantes analyses d’Alain Besançon sur ce thème1.

« Sainte Mère », « Corps Mystique du Christ », il me semble que l’Église a voulu depuis des années s’appuyer voire s’arc-bouter sur ces titres pour légitimer un enseignement devenu plus moralisateur que moral. Dit brutalement, elle semble parfois être devenue un mélange improbable de dame patronnesse pontifiante et d’ONG humanitaire ! Comparée à d’autres institutions de bienfaisance, elle apparaît inutilement contraignante, et percluse de croyances bizarres qui n’ont plus aucun sens dès lors qu’elle se cantonne à l’horizontalité humaniste en oubliant la verticalité spirituelle.

Sainte Nitouche, priez pour nous

La morale (qui n’est pas le moralisme) est une chose noble et nécessaire, injustement décriée, mais l’Église a fait l’erreur de réduire la théologie à un argument d’autorité appuyant ses prescriptions et ses interdits. Le rôle théologique qu’elle pense avoir doit être son but, sa mission, mais elle ne peut plus le revendiquer pour justifier ses décisions ou ses enseignements – si tant est qu’elle l’ait pu un jour depuis l’édit de Théodose, ou la vision particulièrement « chaleureuse » de l’amour d’autrui qu’avaient les juges de Giordano Bruno…

Il serait réducteur de voir dans le célibat des prêtres la cause des agressions évoquées, nombre de pédophiles sont mariés et ont en apparence une vie sexuelle ordinaire, et les années 1970 ont montré que la « libération sexuelle » pouvait s’accompagner d’une légitimation de la pédophilie.

Mais tout de même, dans tous ces crimes commis par des religieux il est beaucoup question de sexe, et pas seulement de pédophilie, tout comme il est beaucoup question de réglementer les pratiques sexuelles dans l’enseignement du magistère.

Ne serait-il pas temps pour l’Église de reconsidérer la place qu’elle accorde à la sexualité, non seulement en termes d’organisation mais aussi, et surtout, en termes théologiques ? Que le plaisir ne puisse être le but ultime de l’existence, soit ! Mais pourquoi cette condamnation lancinante, au mieux cette acceptation en forme de concession du bout des lèvres, cette conviction tant de fois répétée que la virginité et la chasteté seraient intrinsèquement supérieures à la sexualité, même dans le mariage ? Pourquoi ce principe, implicite ou explicite, que la sexualité ne serait légitime qu’à des fins reproductives, comme le prouvent le refus souvent répété de la contraception2 et la condamnation de l’homosexualité3 ? J’ai l’intuition que l’Église ne parviendra à surmonter pleinement la crise actuelle que si elle remet profondément en cause son rapport à l’éros, pour ne pas dire à Éros, et à l’animalité de l’Homme. Qu’elle cesse de se vouloir à ce point normative en la matière ! Elle n’y a, de toute façon, plus aucune crédibilité.

Au passage, puisqu’il est question de rapport problématique au désir, la libération bienvenue de la parole dans les mouvements #MeToo ou #Balancetonporc s’accompagne trop souvent d’une tentation puritaine dont il convient de se méfier au plus haut point. « Un homme ça s’empêche » est un appel indispensable à la maîtrise des actes commis sous l’influence du désir, mais prenons garde à l’hubris qui voudrait maîtriser le désir lui-même. À force de croire que le désir fait de tous les hommes des porcs et de toutes les femmes des victimes, à force de soupçonner un viol derrière tout rapport sexuel, on en arrive à croire la sexualité intrinsèquement impure. Puisque malgré tout on fantasme forcément, ne finit-on pas, dès lors, par fantasmer sur un monde asexué, donc pré-pubère ? N’est-ce pas au moins en partie ce qui s’est produit dans l’Église ?

L’Église n’a pas de leçons à donner

Qu’un guide titube, trébuche ou s’égare ne veut pas dire que la lampe qu’il tient ne donne pas de lumière. Mais enfin, au moins faudrait-il qu’il finisse par admettre qu’il n’a peut-être pas compris ce que lui montre cette lumière aussi bien qu’il le pensait ! Au moins faut-il qu’il comprenne que son rôle est sans doute plus d’offrir cette lumière qui éclaire le chemin, que de réglementer la marche.

Malgré toutes les dérives et tous les scandales, l’Église catholique a raison de témoigner de ses convictions, et même lorsque je ne les partage pas je crois qu’elles manqueraient au monde si nul ne les défendait plus. Elle a raison de partager son expérience séculaire et le fruit de ses réflexions, souvent de belle tenue, et il serait absurde de dédaigner sa valeur en tant qu’institution même si on la croit simplement humaine. Elle a beaucoup à apporter, si elle cesse de se vouloir l’oracle du dieu pour redevenir philosophe.

Quelle que soit la valeur individuelle de ses membres, et pour certains elle est des plus hautes, l’Église n’a pas de leçons à donner. A ce titre, il est particulièrement désagréable de constater que, même dans « la honte et le repentir », le ton des propos du pape et son diagnostic restent trop pleins de certitudes alors qu’ils devraient inaugurer une période d’écoute, de réflexion, de consultations, et si l’on y croit d’attente silencieuse des murmures de l’Esprit, sans chercher à en fixer d’avance les conclusions.

L’Église et le pape n’ont pas forcément besoin d’une pénitence spectaculaire, ni de se complaire dans la contrition. Il leur faut par-dessus tout une colossale dose d’humilité. Face au mystère et à l’horreur du mal au sein de ce qui devrait être un refuge pour tous, ses responsables gagneraient parfois à ne rien dire d’autre qu’en revenir humblement à Socrate : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais pas », et ajouter « mais je réfléchis, et je prie ».

Lire la suite