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Tant qu’il y aura des DVD

Quelques pépites en DVD à regarder chez soi : "Souvenirs perdus", de Christian-Jaque, "De sang-froid", de Richard Brooks et "Le Gang Anderson", de Sidney Lumet

Tant qu’il y aura des DVD
Bernard Blier et Yves Montand dans Souvenirs perdus de Christian-Jacque © Coin de Mire

Les calendes grecques étant désormais le nouveau calendrier républicain, il faut continuer d’aller au cinéma chez soi, ce qui est contre nature. Dans ces conditions, autant ne voir que le meilleur.


Pour mémoire

Souvenirs perdus, de Christian-Jaque, coffret Blu-ray et DVD, édité par Coin de Mire

Louis Vonelly et Suzy Delaire dans Souvenirs perdus, de Christian-Jaque © Coin de Mire

L’air de rien, sans y toucher, parution après parution, l’éditeur Coin de Mire est en train de réhabiliter des pans entiers du cinéma français, des années 1950, 1960 et 1970 notamment. Avec de superbes coffrets qui sont comme des boîtes à trésor dont les joyaux, outre les films, sont les photos et des dossiers de presse de l’époque, sans compter les « réclames » et autres « Actualités » qui constituent les bonus de chaque édition. De la dernière salve, on retiendra entre autres ce film méconnu de Christian-Jaque, Souvenirs perdus. Sorti un an avant le délicieux Fanfan la Tulipe avec Gérard Philipe (et qui soit dit en passant revient au même moment dans cette épatante collection), il raconte quatre contes (« Une statuette d’Osiris », « Un violon », « Une écharpe de fourrure » et « Une couronne mortuaire »), soit le parcours haut en couleur de quatre objets perdus de la rue des Morillons, lieu du repentir des têtes en l’air de la capitale. L’idée originale est venue de Jacques Companeez, mais d’autres fées de l’écriture se sont ensuite penchées sur le berceau en question et pas n’importe lesquelles : Henri Jeanson, les frères Prévert et Pierre Véry. Ces quatre-là ont écrit les scénarios et les dialogues d’un ensemble qui se tient d’autant mieux que c’est Henri Jeanson et sa verve caustique qui, dans un commentaire lu par Robert Rocca, fait le lien entre eux. C’est donc tour à tour étincelant, virevoltant, méchant, nostalgique, drôle, mélancolique, acide… Le tout écrit avec un brio qui fait qu’on aurait envie de noter chaque réplique pour les replacer en douce dans les conversations confinées, sans citer sa source évidemment. « Être un peu heureux, c’est déjà beaucoup » se disent ainsi Edwige Feuillère et Pierre Brasseur. Parce que de fait la virtuosité de la distribution est inversement proportionnelle à la honteuse réputation de tâcheron qu’a eu trop souvent Christian-Jaque au cours de sa belle carrière : la Nouvelle Vague n’a pas fait que du bien. Alors, oui, on se délecte de retrouver ici, tenez-vous bien, outre le brillant duo susnommé, Suzy Delair, François Périer, Danièle Delorme, Gérard Philipe, Bernard Blier et Yves Montand. Pour ne s’en tenir qu’aux premiers rôles, les seconds constituant comme toujours dans le cinéma français de l’époque tout un petit monde de gueules et de caractères aussi connus que savoureux. On y reconnaît même Maurice Dorléac à qui le cinéma mondial doit pour moitié et Françoise Dorléac et Catherine Deneuve.

Affiche du film Souvenirs perdus, Christian-Jacque © Coin de Mire

Et parce que Christian-Jaque est un artisan délicat, il soigne autant sa photographie due à Christian Matras (qui travailla notamment avec Gance, Ophuls, Cocteau et Duvivier) que ses décors conçus par Robert Gys, collaborateur, par exemple, de René Clair. Enfin, il confie au génial Kosma le soin d’écrire non pas une, mais quatre partitions musicales qui colorent l’ambiance de chaque sketch, ici amère, là onirique, ailleurs dramatique et pour finir franchement comique. Sans compter une chanson parfaite évidemment interprétée par Montand (lequel, devant choisir entre la prison et une leçon de musique, répond sans détour : « Entre deux violons, on peut choisir le moindre ! ») Décidément, Souvenirs perdus n’est pas le film mineur qu’on s’est longtemps plu à décrire. Par paresse sans doute. Il est au contraire comme la quintessence des qualités de Christian-Jaque qui cultive à merveille et pour notre plus grand plaisir son « aimable cynisme », comme l’écrivit un jour André Bazin. Qui pourrait lui reprocher de raconter des histoires bien écrites et jouées par des acteurs impeccables ? Personne. À part bien entendu quelques tristes figures qui estiment peut-être que la création ne saurait être confondue avec l’art de la récréation. Retour à la case départ : l’éditeur Coin de Mire fait une fois de plus œuvre utile et réhabilite définitivement l’un de ces cinéastes que Bertrand Tavernier, qui nous manque tant déjà, aurait qualifié de « formidable et épatant ».


Pour rien

De sang-froid, de Richard Brooks, coffret Blu-ray et DVD, édité par Wild Side Video

Scott Wilson dans De sang froid, Richard Brook © Wild Side

Le rouleau compresseur que fut en son temps le livre de Truman Capote, De sang-froid, n’a pas empêché le cinéaste américain Richard Brooks d’en faire un film absolument saisissant, à la fois adaptation fidèle, autonome et singulière. Avec un noir et blanc assumé comme tel et contre la volonté même des studios qui auraient voulu des couleurs clinquantes et un duo de stars hors de propos, ce film s’avère tout simplement être l’un des plus grands polars du cinéma hollywoodien. Tourné sur les lieux mêmes du véritable fait divers, il ne fait aucune concession et tient sa petite musique de l’horreur humaine ordinaire jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à la pendaison finale et son petit bruit sec. Sans oublier la bande originale, composée par le génial Quincy Jones, qui est de toute beauté. Cette édition prend toute la mesure du film avec un livret très conséquent écrit par Philippe Garnier et magnifiquement illustré, ainsi que des bonus remarquables signés Patrick Brion et Stéphane Lerouge. Un modèle du genre.

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Pour voir

Le Gang Anderson, de Sidney Lumet, blu-ray, édité par Sidonis

Sean Connery et Dyan Cannon dans Le gang Anderson, Sidney Lumet © Sidonis

Non, Lumet n’a pas fait que Douze hommes en colère et Un après-midi de chien, loin s’en faut. On n’en finit pas de redécouvrir la richesse d’une filmographie qui fait alterner des œuvres sombres et des pauses jubilatoires à l’instar de ce Gang Anderson mené tambour battant par un Sean Connery en très grande forme. Ce ne pourrait être d’ailleurs qu’un banal film de casse en forme de désastre absolu et c’est bien plus que cela. Avant même Coppola et sa fabuleux Conversation secrète, Lumet se livre à une radiographie des pratiques liberticides de la société de surveillance qui se mettait en place dans les années 1970 aux États-Unis. Pas une pièce, pas une rue sans une caméra posée par des services de police, officielle ou parallèle, un mari jaloux ou des services fiscaux ! Tout voir, tout savoir, tout contrôler : c’est bien cette tentation qui est au centre du film de Lumet. De quoi donner le vertige aux spectateurs tout en piégeant une bande de malfrats en forme d’enfants de chœur comparés aux surveillants permanents qui les entourent…

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Mai 2021 – Causeur #90

Article extrait du Magazine Causeur


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Critique de cinéma. Il propose la rubrique "Tant qu'il y aura des films" chaque mois, dans le magazine

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