La ligue nationale de basketball américain (NBA) ne cesse de faire parler d’elle. Entre le décès du mythique Kobe Bryant en janvier et la sortie en fanfare de la série-documentaire Netflix « The Last Dance » en avril, ce début d’année l’aura définitivement installée dans l’imaginaire collectif de notre village global. 


Son succès planétaire, la NBA le doit à sa superstar Michael Jordan ; mais aussi à son infatigable président David Stern, homme de l’ombre également décédé en ce début d’année malheureux pour le basket américain.

Son successeur, Adam Silver, reçoit les éloges de l’extrême-gauche américaine pour son combat envers « l’inclusion et la diversité ».

C’est que, comme le remarquait fort justement Pierre Godon dans un article sur France Info, la presse et les réseaux sociaux américains rejouent perpétuellement le procès en racisme de la NBA. Les polémiques se succèdent et se ressemblent. Le public non averti est inlassablement ramené à la fin des années 1940, époque où les meilleurs joueurs afro-américains grossissaient les rangs de l’équipe des Harlem Globe Trotters, faute de pouvoir rejoindre la ligue officielle. Aujourd’hui, la proportion de joueurs afro-américains dans la ligue se situe autour de 75% (contre 14% pour la population générale) : le scénario prend un sacré coup de plomb dans l’aile.

Le secours du marxisme

N’allez pas imaginer que cela empêche les journalistes à la sauce ESPN, qui commentent religieusement les rapports des instituts universitaires spécialisés en inclusion, de déplorer le manque de « leadership noir ». Traduire le manque d’Afro-Américains à des postes de direction. Le scénario évolue, s’adjoint une bonne dose de marxisme : des cadres blancs exploiteraient le corps mis en scène d’athlètes noirs. C’est tout à fait discutable, pour plusieurs raisons. D’abord, ce rapport (la race and gender report card de 2019) atteste que 10% des postes de direction sont occupés par des Afro-Américains et qu’ils représentent plus de 25% des entraîneurs (soit une légère sous-représentation dans la première catégorie et une nette surreprésentation dans la deuxième). Les General Managers (la position de direction la plus élevée) sont payés entre un et trois millions de dollars par an en moyenne, soit deux à trois fois moins que les coachs (environ 5 millions). Que dire des joueurs (dont les trois quarts, pour rappel, sont afro-américains) qui sont 270 à gagner 3 millions de dollars et plus, jusqu’à 40 millions pour une star comme Stephen Curry.

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La NBA a suivi la tendance générale du sport globalisé qui élève une poignée de stars au rang d’idoles mondiales et relègue leurs coéquipiers aux oubliettes de la technique. Qui a déjà entendu l’avis d’un General Manager sur un « problème de société » ? Qui, au contraire, peut ignorer le nom de Lebron James ou de Kobe Bryant ? Comment également ne pas voir que c’est leur image , dopée par les médias, qui leur donne accès à de juteux contrats de partenariat avec de grandes marques comme Nike ou Adidas, dont le dernier exemple nous est fourni par la chasse aux jeunes joueurs à laquelle s’est livrée la marque de Michael jordan. Gardons-nous du manichéisme primaire (au risque d’enfoncer des portes ouvertes) qui fait sa loi en NBA, les joueurs contribuent bien évidemment par leur talent à leur popularité et à celle de la ligue : l’échange est mutuellement profitable.

David Stern « superviseur de plantation moderne »

En 2011, un bras de fer oppose le syndicat des joueurs et son représentant Billy Hunter au président David Stern qui représente en partie les intérêts des propriétaires. Ceux-ci font valoir la mauvaise situation financière de la plupart des franchises pour tenter d’imposer un plafond de salaires pour les joueurs (salary cap) conséquent. À en croire le rapport d’audit de la franchise de Charlotte sur l’exercice 2008-2009 dont le bilan frôle le catastrophique, le camp des propriétaires ne manque pas d’arguments. Les négociations sont à l’américaine : musclées, les menaces pleuvent et chacun campe sur ses positions. L’occasion idéale pour le journaliste Bryant Gumbel de qualifier David Stern de « superviseur de plantation moderne », traînant le débat dans la fange en même temps que son adversaire du jour. Presque dix ans plus tard, la NBA bat des records de profitabilité qui ont largement fait sauter le plafond des salaires des joueurs (augmentation de 57% entre 2015 et 2018), et tout le monde, jusqu’à Bill Hunter, s’accorde pour célébrer le bilan de David Stern.

Il fallait de toute urgence écrire une nouvelle page de ce scénario qui prenait l’eau. Tout incident, aussi isolé soit-il, est devenu prétexte à sonner les trompettes de la lutte contre une oppression devenue d’autant plus violente qu’elle se faisait invisible. En 2014 l’ancien avocat et homme d’affaires Donald Sterling est obligé de vendre la franchise des Los Angeles Clippers dont il est propriétaire après avoir tenu des propos racistes dans une conversation téléphonique (privée). En mars 2019 le joueur superstar Russel Westbrook a menacé un fan de violentes représailles après que celui-ci lui ait supposément tenu des propos racistes. Aucune vidéo amateur tournée à ce moment ne permet de confirmer la véracité de cette accusation, d’autant que les mots prononcés par le fan en question restent, même selon cette version, ambigus. Qu’importe, la NBA dans le premier cas et la franchise en question dans le deuxième n’ont pas fait dans le détail. Sanction : bannissement à vie. L’incident se reproduit avec un fan de la même franchise qui a traité Russel Westbrook de « boy », invective en apparence anodine qui était aussi le nom par lequel on désignait les esclaves dans les plantations. Dans le doute même sanction : banni à vie.

La société du spectacle (Guy Debord, 1967)

Moins l’incident est d’importance plus grande est la contrition : le cas de Kyle Korver, joueur des Utah Jazz, est à cet égard des plus édifiants. M. Korver dans une lettre ouverte sobrement intitulé « privilégié », s’épanche sur ses réflexes inconscients d’homme blanc privilégié et sur son esprit exagérément critique à l’égard de la parole et des actes des Noirs. Mortifié, il se reproche d’oser mettre en doute la parole de Russel Westbrook et plus généralement celle des joueurs noirs, épousant la tendance post-moderne à sacraliser la parole des victimes pourvu qu’elles appartiennent à la bonne minorité. Cette longue autocritique est complaisamment relayée par un vaste ensemble de médias et de personnalités américaines toujours prêtes à exhiber leurs bons sentiments.

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La récente série-documentaire Netflix The Last Dance aura fourni aux mêmes apparatchiks l’occasion de refourguer leur scénario Disney à qui en voulait. Dès le premier épisode l’opposition grossièrement mise en scène du vilain General Manager Jerry Krause au gentil Michael Jordan crève les yeux. Petit, blanc, bedonnant, pas franchement gâté par la nature Krause a tout du vilain que le spectateur de Netflix va adorer détester, surtout mis à côté du charismatique Michael Jordan, le super-héros de « son » documentaire-fiction. Krause, décédé en 2017, ne peut plus se défendre contre les accusations de racisme qui ont fusé lorsque l’on a appris que Scottie Pippen, « lieutenant » noir de Michael Jordan, avait dû dire adieu à une augmentation de salaire pour permettre l’arrivée du Croate blanc Toni Kukoč. Sa mémoire et sa compétence en tant que General Manager sont en train d’être réévaluées positivement dans la presse spécialisée mais cet épisode aura montré avec quelle aisance le même scénario à sens unique se joue dans les esprits et les médias.

Jerry Krayse (gauche) et Michael Jordan (droite) lors d'une conférence de presse. © Chicago Tribune/TNS/Sipa USA)/29790163/CHRIS LAFORTUNE/2005051035
Jerry Krayse (gauche) et Michael Jordan (droite) lors d’une conférence de presse.
© Chicago Tribune/TNS/Sipa USA)/29790163/CHRIS LAFORTUNE/2005051035

Rares sont en effet ceux qui s’interrogent sur l’absence totale de joueurs blancs d’origine américaine en NBA, ou de joueurs hispaniques, asiatiques… Des questions légitimes dans un pays où la « culture » de la statistique ethnique est profondément implantée. The Undefeated, journal qui est dans les premiers à se plaindre du manque de « leadership noir », se l’est tout de même posée et a proposé à quelques joueurs blancs américains d’hasarder une réponse. Celle de l’un d’entre eux, J.J Redick, est révélatrice : « c’est quelque chose de culturel. Moi par exemple j’ai grandi en faisant des battles de rap […] ». La réponse est probablement à chercher de ce côté-là en effet. Lorsque Larry Bird, joueur iconique de Boston, dit que le basket est un « sport d’homme noir » et qu’il a lui-même horreur qu’un homme blanc défende contre lui (étant lui-même blanc). Lorsqu’on lit (1) ou entend que les Afro-Américains seraient supérieurs génétiquement, que les « blancs ne savent pas sauter » (White Men Can’t Jump est le titre d’un film populaire qui joue sur ce cliché largement répandu)… Les Afro-Américains ont longtemps utilisé le sport comme un moyen de lutter contre leur exclusion et un vecteur d’émancipation. Plus entraînés et plus investis ils en sont vite venus à dominer certains sports majeurs qu’ils ont intégrés à leur culture comme le basket et la NBA. Division du travail oblige, les Blancs se sont rabattus dans l’ombre à des postes de gestionnaires et de techniciens.

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Le monde du basketball américain gagnerait sans doute beaucoup à abolir cette répartition mais cela signifierait abandonner la vision Disney en noir et blanc et revenir à une réalité toute en nuances de gris qui ne rapporte pas de bons points médiatiques.

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