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La recherche asséchée

Nous nous sommes couchés start-up nation et nous nous sommes réveillés pays du tiers-monde.

La recherche asséchée
Amélie Benoist / BSIP / AFP

Le déclin de la recherche française s’explique en un mot : la politique. Alors que nos voisins européens augmentent leurs budgets, nous ne cessons de les baisser. Aussi, laboratoires et universités sont obligés de se livrer à une compétition économique qui les affaiblit.


La crise sanitaire a été un grand déniaisement collectif. En France, nous nous sommes couchés start-up nation et nous nous sommes réveillés pays du tiers-monde, dépourvus de protections et réduits au confinement, un moyen de la lutte contre la pandémie datant du Moyen Âge. Ultime humiliation, le pays de Pasteur, celui qui se vantait d’avoir la « meilleure médecine du monde », n’a pas été capable de mettre au point un vaccin. En cause, l’état de la recherche en France : sous-financée, croulant sous les injonctions bureaucratiques, soumise à une véritable précarité, elle est depuis quinze ans dans un état dramatique. Le Nobel de physique attribué début octobre à Alain Aspect est l’arbre de la réussite qui cache la forêt du déclassement.

La France est passée entre 2005 et 2018 du sixième au neuvième rang des pays publiant des articles scientifiques, et de la cinquième à la huitième place des publications les plus citées. Depuis 2014, la part des dépenses de recherche et développement dans le PIB français ne cesse de diminuer. Avec 2,2 % du PIB, elle n’atteint pas les 3 % fixés comme objectif par l’Union européenne. Entre 2011 et 2018, les dépenses de recherche publique en santé ont chuté de 28 % en France. Elles ont augmenté de 11 et 16 % en Allemagne et au Royaume-Uni. Le plus exaspérant dans l’histoire, c’est que les lois censées, entre autres, remédier à ce constat sont parties prenantes du problème. Mais elles n’ont jamais été remises en cause, quand bien même les classements internationaux montrent leur échec. Comme les lois sur l’hôpital, chaque nouvelle mouture augmente à la fois les inégalités entre établissements et les déficits constatés.

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La loi sur l’autonomie des universités par exemple, votée en 2007, a accéléré le déclin de la recherche française tant elle s’est accompagnée de lourdes difficultés financières au sein du monde universitaire et donc du sacrifice des ressources propres, au bénéfice d’une quête effrénée de subventions extérieures. Pour parer au plus pressé et contrôler le déficit, deux variables d’ajustement ont été trouvées par les conseils d’administration des universités : le gel des recrutements et la baisse des budgets recherche. Tout comme l’Union européenne a choisi de saborder toute capacité d’être une puissance qui compte en organisant la compétition économique entre ses membres, affaiblissant chaque nation sans pour autant faire gagner le collectif ; le remplacement d’un écosystème stable par une logique dominante d’appels à projets a induit une concurrence exacerbée entre labos. Or un tel système détruit les conditions de la création intellectuelle qui demande temps, sérénité et liberté. Il a conduit en 2004 et 2008 à une révolte des universitaires, à tel point qu’en 2004 plusieurs directeurs de laboratoire du CNRS ont démissionné de leurs fonctions administratives. Cela ne servira à rien. En 2005, on a créé l’ANR (Agence nationale de la Recherche). Quintessence de la logique court-termiste, celle-ci ne finance que des projets à court terme déterminés par le ministère. L’autonomisation des universités aura réussi ce tour de force de soumettre totalement la recherche aux objectifs politiques et de rendre très difficile toute recherche fondamentale.

« Des chercheurs qui cherchent, on en trouve ; des chercheurs qui trouvent, on en cherche » : attribuée à Charles de Gaulle, la citation a servi, dans le discours politique, à justifier une politique conjuguant privatisation de la recherche et contrôle bureaucratique tatillon, en délégitimant par avance le discours des enseignants-chercheurs, réduits à l’image de fainéants subventionnés… Pourtant, outre que la phrase est apocryphe, elle est surtout parfaitement trompeuse : Charles de Gaulle a massivement investi dans la recherche scientifique, augmentant de plus de 75 % le budget du CNRS entre 1958 et 1960, et accroissant notablement les postes de chercheurs. Il considérait que l’État avait « le devoir d’entretenir dans la nation un climat favorable à la recherche et à l’enseignement ». Son premier septennat est d’ailleurs considéré comme l’âge d’or de la recherche en France. Pour le général de Gaulle, la recherche est un atout pour l’indépendance nationale et le rayonnement de la France. Pour cela, il est conscient de la nécessité de doter les chercheurs d’un environnement sécurisé. Même si l’État effectue des choix stratégiques, il sait donner suffisamment de dotation générale pour permettre aux crédits ciblés de jouer leur rôle, sans dépouiller les labos de moyens de fonctionnement dans la durée.

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En 2020, instruit par le Covid, le gouvernement a fait voter la loi de programmation sur la recherche (LPR). Le contexte est clairement posé : il s’agit de prendre acte de la situation de décrochage et de perte d’attractivité de la France. Hélas, si l’objectif est cohérent, la loi ignore délibérément le moteur essentiel du développement d’une économie de l’intelligence et de la créativité, autrement dit un niveau suffisant de financement de la recherche, indépendant des appels à projets. La LPR prévoit une augmentation de 5 milliards du budget de la recherche entre 2020 et 2030. Sauf que selon le syndicat SNCS-FSU, « c’est au budget 2020 qu’il manquait 5 milliards ». À l’époque, la ministre Frédérique Vidal se vantait « d’un effort sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale ». Mais outre que les promesses n’engagent que ceux qui les croient, au vu du niveau de l’inflation, il n’est pas sûr qu’à euros constants, la progression soit notable et donc apte à changer la donne. Mais surtout la loi a évacué la question de la sécurisation des crédits de base et continue à donner priorité aux crédits compétitifs. On connaît la définition de la folie attribuée à Albert Einstein : « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. » Au vu des décisions politiques prises, notre déclin en matière de recherche ne peut que s’accentuer. La tiers-mondisation, c’est l’incapacité de préparer l’avenir parce que le mode survie envahit tout. L’état de la recherche en France en témoigne.

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Ancienne conseillère régionale PS d'Île de France et cofondatrice, avec Fatiha Boudjahlat, du mouvement citoyen Viv(r)e la République, Céline Pina est essayiste et chroniqueuse. Dernier essai: "Ces biens essentiels" (Bouquins, 2021)

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