Après le temps de la colère doit venir celui de la réconciliation. La révolte des gilets jaunes en est témoin: il faut rebâtir une démocratie fondée sur la raison, qui tienne compte de la parole du peuple.


Certains ont ironisé sur la prise de parole des gilets jaunes. Ces ploucs ne sauraient pas dire ce qu’ils veulent. Ils ne sauraient pas davantage dire où ils prétendent aller et n’auraient, en tronc commun, que ce cri répété à l’envi : « Macron démission ».

D’autres se méfient désormais d’une parole politiquement incorrecte et mal pensante, qui serait relayée et manipulée par des groupuscules extrémistes. Ceux-là illustrent les mots de Jules Romains, lequel, dans Retrouver la foi, écrivait en 1944 : « Il ne suffira pas que le peuple fasse indéfiniment ce qui lui passe par la tête, ou ce que des malins lui mettent dans la tête, pour que la cité soit sauvée. »

« La démocratie, c’est le régime de la souveraineté de la raison »

Faisons appel à la raison pour repenser la question de la vie démocratique, véritable urgence du moment présent. Et écoutons encore l’académicien dans Pour raison garder : « La démocratie, dans son principe, ce n’est pas le régime de la souveraineté populaire, c’est le régime de la souveraineté de la raison, dans les conditions où les sociétés humaines le rendent possible. » N’en référait-il pas aux fondateurs de la première révolution française, eux-mêmes inspirés par les philosophes, lesquels proposèrent de mettre fin à l’arbitraire dans le gouvernement des hommes et d’y substituer la raison et la justice.

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Ne devons-nous pas reconnaître que cette noble intention est la seule qui vaille aujourd’hui, alors que nombre de citoyens se sentent dépossédés de tout pouvoir sur leur vie et livrés à l’arbitraire de technocraties lointaines. Cette parole inspirée par la raison et tenant en respect les passions collectives les plus ténébreuses, voilà ce que nous devons rechercher urgemment. Pour créer une vie démocratique renouvelée dans laquelle des personnes issues de milieux très divers s’exprimeront librement sur leur expérience de vie, partageront leurs réflexions et seront écoutés par ceux qui ont la charge d’un gouvernement et qui devront faire l’expertise de la situation. S’agit-il là d’une utopie ? Les gouvernements démocratiques étant soumis en permanence à des pressions intérieures et extérieures, il peut en effet sembler fou de prendre, voire perdre ce temps précieux dévolu à écouter les gueux. Pourtant, l’heure ne semble plus à l’évitement.

Tenir compte de la parole du peuple

Les experts qui conseillent nos dirigeants doivent impérativement tenir compte de cette parole populaire surgie du tréfonds et déterminée à se faire entendre. Il est impératif de construire avec eux cette éducation à la vie démocratique où la raison serait maîtresse. Ne le ferions-nous pas ? Nous encourrions le risque d’un futur dangereux et incertain, menacé qu’il serait par des révoltes haineuses et manichéennes. Il est impératif que la parole démocratique réunisse certaines conditions pour livrer son expertise et sa sagesse.

Pour baisser les masques inspirés par la peur, la haine et une relation aux autres et à l’autorité, fragilisées par les aléas de la vie et parler avec authenticité. Pour mettre en relation les paroles les plus diverses et parfois contradictoires, dans la confrontation et le conflit. Pour arriver à une confiance en soi restaurée qui aboutirait à une parole juste et forte, ressourcée par une expérience de vie concrète et documentée. C’est en effet ce manque de confiance envers les nouvelles aristocraties qui nous gouvernent que nous avons tous confondu, à tort, avec un désintérêt pour la politique. Les gilets jaunes, ces abstentionnistes, s’expriment aujourd’hui hors cadre électoral.

Bâtissons ce projet collectif qui réunirait une majorité de Français. Inventons les conditions d’apprentissage de la vie démocratique. Balayons ce grand péril que serait le déficit démocratique, accompagné d’un vide spirituel et culturel, car il pourrait laisser nos concitoyens sans protection face aux tentations sectaires, communautaires ou mafieuses.

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