Espèce en voie de réapparition, le barbu n’est pas l’homme viril qu’il croit être. Le barbu se ment, le barbu se cache, mais ne mérite pas d’être emmerdé. Foutez lui donc la paix !


Le barbu ne s’offre pas un surplus de virilité mais bien de maniérisme. Demandez aux coureurs des bois québécois si leurs barbes de cinq mois étaient taillées tous les quinze jours par le coiffeur-artisan-barbier-pilosophe de l’arrondissement. Le poil, s’il fut un jour réellement viril, le fut au prix d’un manque d’hygiène et de propreté, manque de temps ou de matériel. Aujourd’hui, la barbe se fait plus propre, nous pouvons nous en réjouir. Il est cependant difficile de considérer ce nouvel accessoire masculin comme autre chose qu’un masque derrière lequel on cherche à dissimuler ce que nous croyons savoir de nous.

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Dans l’ère de progrès permanent et obligatoire que nous traversons, personne ne s’émeut qu’une femme de quarante-cinq ans commence à se teindre les cheveux pour en cacher la blancheur que certains hommes ne veulent pas voir. S’émouvoir de ceux qui se forcent à ne pas se raser, c’est aussi accorder trop d’émotions et trop d’attention à ces garçons qui n’attendent que cela. En effet, le porteur de barbe n’a pas l’élégance du moustachu. Mais il parvient à son but au prix d’une grande patience et d’une petite résistance, deux qualités qui font cruellement défaut à notre temps. Le hipster barbu d’aujourd’hui c’est l’avorton né d’une GPA de parents soixante-huitards qui, eux, cessaient de se raser pour embêter le bourgeois. Les nouveaux barbus portent la barbe hirsute, mais ils y font attention et la préserve comme on protège sa manucure. C’est ce qui les rend triste.

Ça grattouille, ça chatouille, mais ça vous prouve quelque chose

Le père de Marcel Pagnol est en train de se raser en chantonnant. Cette image du film d’Yves Robert est dans toutes les têtes. Celle où Joseph et l’oncle Jules se rasent en extérieur, au blaireau, face au miroir de barbier. Le barbu feint de l’ignorer pour montrer que lui, il est vrai, il est nature, il n’a pas besoin de la propreté. La barbe c’est la prétention du vrai. Qui sont les barbus d’aujourd’hui ? Des cuisiniers de la télé-réalité, des barmans en quête de personnalité, des banquiers en reconversion. Pire encore, des graphistes sans doute ! Tous sont des hommes dont la quête de vérité se place mal, au mauvais endroit, au mauvais moment.

Que se passe-t-il dans la tête de l’apprenti barbu ? Il se dit que, tiens, il aimerait bien voir sa tête changer. Quand certains pensent à la présidence de la République en se rasant, lui pense que peut-être il fera petit garçon s’il coupe trop ras, que ça ne plaira pas aux dames. Alors il attend, il voit que ça fait son effet, il garde ses poils. Au prix d’un effort terrible : ça le gratte, ça le pique, mais il tient, il veut se le prouver, puis il veut faire américain. La prochaine étape de sa rébellion aux codes sera de refuser de mettre sa chemise dans son pantalon.

Ne désespérons pas. L’élégance reviendra avec la propreté. L’homme montre ses chevilles dans des pantalons trop courts qu’on appelle des 7/8ème et cache la peau de son menton. Mentons donc avec lui et laissons le croire à sa virilité. Lisons, peignons, dessinons, écrivons, plutôt que de vouloir faire vieil artisan. Intéressons-nous aux textes des philosophes plutôt qu’à leur barbe.

Sus aux barbus et à ceux qui les emmerdent

L’ère festive que nous traversons est formidable. L’homo festivus de Philippe M. est partout : dans les apparences des hommes, dans leurs relations amoureuses, dans leurs passe-temps favoris. La barbe n’est que l’un de ses nouveaux plaisirs qui transforment la ville en une parade permanente du ridicule. Mais pire encore que les barbus inutiles qui cachent leur jeunesse derrière leurs poils, il y a ceux qui s’y intéressent ; moi le premier. À quoi bon chercher à critiquer ces hommes qui, hélas, semblent davantage chercher à se connaître qu’à faire de l’effet ?

La barbe ne vous confessera pas, Messieurs, pas plus qu’elle ne vous psychanalysera. Elle fait un effet bœuf : l’homme sous la barbe se rapproche de son animalité. Enfin c’est ce qu’il croit. Il oublie ainsi son humanité, se ridiculisant dans sa volonté de se comporter en mâle alpha d’une meute de petits marquis. S’intéresser trop à l’apparence, la sienne ou celle des autres, c’est perdre son temps.

D’ailleurs, si vous voulez du barbu, pensez plutôt Hemingway, Hugo, ou Zola, bref du barbu qui se limite, qui ne se laisse pas aller, du barbu qui assume l’homme qui est derrière. Ce n’est pas le vélo qui fait le champion, comme ce n’est pas la barbe qui fait l’homme debout. Garder la barbe, ce n’est pas être hirsute. Quitte à être barbu, pensez aussi Gypaète Barbu, rapace pyrénéen amené à disparaître un jour.

Cet oiseau-là n’a pas besoin de barbier.

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