Thomas Morales consacre une série d’été à l’immense Jean-Pierre Marielle (1932-2019), récemment disparu (1/8).


J’ai eu une vision ou était-ce un rêve, celui d’un quadra entrant dans une pâtisserie de province. Où exactement ? Je ne saurais vous le dire avec certitude, dans le Berry, le Nivernais, la Touraine peut-être, dans une terre en mutation, d’ascendance rurale avec quelques velléités marchandes. De cette bourgeoisie commerçante qui se fane à l’ombre des buildings en construction, de cette indolence prospère qui se fracasse devant une finance irréelle. Dans une ville moyenne surnuméraire, longtemps ignorée et qui ne s’en plaignait pas vraiment. Elle n’avait pas le goût des éclats, l’anonymat lui donnait un charme désuet, une peau délicatement ébréchée. Certains signes de délabrement ne trompaient pas. Elle se portait mal. Des marques d’effritement culturel, des stigmates d’indifférence, des décors laissés à la hâte, comme si une machine infernale avait effacé, peu à peu, tout ce qui l’avait jadis nourrie et inspirée. J’étais las de mon atavisme. Sans volonté, j’entrais en fragmentation.

Alors que je n’étais que sédimentation, accumulation de couches successives, solidification de deux mondes : tannerie andalouse et négoce de vins, zarzuela et œufs mollets, bercé entre les fritures et l’odeur d’encens, de ces parfums mêlés, j’étais le dernier témoin. Il pleuvait cet après-midi-là, j’en suis presque sûr. Je peux même le certifier. Le vent s’engouffrait dans mes souvenirs, balayait mon imaginaire, lui faisant perdre la boussole. Il terrassait toutes mes fragiles barrières intérieures, je ne pouvais lutter, le combat était trop inégal. La musique de Philippe Sarde couvrait à peine mes états d’âme d’habitude moins bruyants. Ils cognaient comme des sourds, ces salopards ne me laissaient aucun répit. Mes lectures si protectrices ne m’étaient d’aucun secours, ce jour-là. À trop se réfugier dans les bibliothèques, la réalité devient indolore, le quotidien suinte d’ennui, respirer me demandait presque trop d’efforts. Je suffoquais de mon immobilisme.

Toutes les excentricités désormais exclues

Cette pelisse de culture qui me tenait autrefois chaud comme les édredons de ma grand-mère, ne me servirait à rien. Je me souviens qu’elle les empilait dans les chambres, sans se séparer de son chapelet. Toute ma vie, je l’aurais vue prier avec ostentation et se plaindre avec méthode contre tous les malfaisants qui l’encerclaient ; indirects, représentants, fournisseurs, administration tatillonne, clients, famille et autres messagers indélicats. Ils s’étaient ligués pour lui pourrir l’existence. J’ai vécu accolé à un chai en terre battue, immense et vallonné, des milliers de bouteilles le cul vers le ciel, offrandes Dyonésiennes pour seul horizon. Des foudres gigantesques, sortes de monstres à la Cervantès se mettaient à danser dans mes cauchemars d’enfant. La grisaille avait commencé par imbiber l’atmosphère, épongeant tout sur son passage, tel un halo terne. J’avais froid, terriblement froid. Nous étions à mi-chemin entre la révolution sexuelle et les crises pétrolifères. Le Kâma-Sûtra et le baril de Brent à cent dollars dictaient mon avenir incertain, ils se disputaient la partie sur tapis vert. Je sentais intimement, charnellement que mon destin m’échapperait comme le reste. Les ailes pointues de la Peugeot 404 de grand-père ployaient sous la castagne idéologique. Toutes les excentricités seraient désormais exclues. J’avais remisé le style dans mon cartable d’écolier. Lui si tempétueux, instable et pétaradant, avait compris que l’époque changeait. Notre identité complexe et rieuse, dévergondée et honteuse y succomberait. Elle partirait en fumée.

Marchais en meeting

Cet entre-deux giscardo-mitterrandien me plaçait dans une situation floue, au pied d’une catastrophe qui n’avait pas encore pris une forme définie. Je ne savais plus trop s’il fallait pleurer mon passé héroïque ou se réjouir de ce qui ne s’appelait pas encore la mondialisation heureuse. L’expansion économique guidait les peuples sans attaches et les hommes sans désirs répertoriés. Une mélancolie doucereuse, avec une pointe amère sans être totalement désagréable, s’infiltrait en moi. Je ne pouvais refréner ce mouvement. Elle courait comme l’eau vive dans mes veines. Avais-je encore la force de penser ? Toute gesticulation me paraissait tellement vaine et futile. Mon indécision sur la marche à suivre avait les mêmes symptômes qu’une crise d’adolescence. Apathie et dérèglement hormonal, un cocktail soporifique. Les moitiés de vie sont marécageuses, certains s’y noient ; d’autres passent l’obstacle pour mieux se réinventer. Les murs de la ville annonçaient un meeting de Georges Marchais et un concert de Michèle Torr, Jean Poperen était à la tribune et Gérard Majax distribuait les cartes. Des publicités d’apéritifs viniques aujourd’hui disparus cohabitaient avec des réclames de lubrifiants moteur qui sentaient la fin des Trente Glorieuses. Puis, à l’improviste, il est entré avec son complet marronasse, une cravate trop large, la moustache en érection et cette diction gourmande qui fait céder toutes les coutures, toutes les censures et ceintures de chasteté.

De la féerie pour les zozos

Ses intentions étaient pacifiques. Le grand pillage des cités minières pouvait commencer dans la gloriole et les rires gamins. Les mains pleines, le regard enveloppant et cet art du silence qui ne s’apprend pas au Conservatoire mais dans les clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés. Le swing du VRP. Le staccato du mytho. Le blues de l’expert en comptabilité. L’arme fatale du grand n’importe quoi. De l’exceptionnel en service commandé. De la féerie pour les zozos. Une façon bien à lui de peser les mots, lourds et pénétrants, comme deux corps qui s’enlacent au creux de la nuit.

A suivre…

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