Renvoyé, il y a huit ans, de son poste de haut fonctionnaire au ministère algérien de l’Industrie, Boualem Sansal s’emploie désormais à écrire des romans couronnés à l’étranger et interdits dans son pays natal. Le Village de l’Allemand[1. Le Village de l’Allemand, Gallimard, 2008.], où il osait un parallèle entre islamisme et nazisme, lui a valu des menaces de mort et une avalanche d’insultes. L’écrivain récidive avec Rue Darwin[2. Rue Darwin, Gallimard, 2011.] Il y est question des turpitudes familiales de la puissante tribu des Kadri, gérée d’une main de fer un demi-siècle durant par une maquerelle de haut vol, la Djéda, dont l’habileté à composer avec tous les régimes, qu’il s’agisse de l’administration française ou du FLN, fait un personnage quasi allégorique de l’histoire algérienne.

Paulina Dalmayer. La rue Darwin n’existe plus : elle porte désormais le nom d’un certain Benired Mohamed. « C’est une conception du monde qui s’en était allée par la volonté d’une délibération municipale », écrivez-vous… Comment définiriez-vous cette nouvelle « conception du monde » qui s’est imposée en Algérie ?

Boualem Sansal. Il s’agit d’une manière de penser qui exclut la notion d’universel. Il y a « nous » et les « autres », « moi-musulman » et « vous-chrétiens », « moi-pauvre » et « vous-riches ». Le vocabulaire reflète cette vision dichotomique du monde qui fait croire aux gens qu’ils sont au centre de tout, entourés d’ennemis, de colonialistes, d’impérialistes et d’on ne sait qui encore… Des générations naissent et grandissent prises dans les rouages de cette machine. Le cerveau est une pâte molle que l’on forme et déforme comme on veut.

PD. En la matière, les islamistes n’ont rien à envier à l’administration ou aux militaires. Fuir en silence devant l’islamisation est un grand crime, dites-vous, car l’islamisation est « un crime contre l’humanité à venir ». Mais que faire, à part dénoncer ? Existe-t-il des moyens d’agir ?

BS. On dirait que les islamistes ont des pouvoirs magiques ! Évidemment qu’il faut agir ! Maintenant, que faire ? Pour construire une maison, il faut que plusieurs corps de métiers agissent ensemble, un homme seul ne peut pas le faire. Eh bien, c’est la même chose : les enseignants agissent à leur niveau, dans les écoles et les universités ; tous ceux qui ont les moyens d’agir, les associations, les ONG, doivent mener le combat, au besoin de manière violente. Parce que si on ne peut pas conquérir sa liberté par des moyens pacifiques, il faut la prendre par la force. Un homme qui est esclave n’est pas un homme.

Cet article est issu de Causeur magazine n ° 41.

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