Le 13 janvier les présidents des pays du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger, Tchad) étaient reçus en France par M. Macron pour un sommet. Au Sahel, la situation pourrait difficilement être pire : l’islamisme gagne des cœurs, les États souverains sont inefficaces et la France est peu soutenue.


À Pau, à l’issue de leurs discussions consacrées à la situation militaire au Sahel, lors de la conférence de presse commune, les présidents des six pays ont annoncé un renforcement de leur coopération militaire. Ils ont aussi clarifié leur position vis-à-vis de l’intervention militaire française dans la région, comme le souhaitait la France.

L’Afrique demain plus dangereuse que la Syrie ?

Après l’intensification récente des attaques islamistes (notamment au Faso), les centaines de victimes et les centaines de milliers de réfugiés, la situation au Sahel va devenir plus dangereuse que ne le fut celle de la Syrie. Et ceci pour plusieurs raisons. Principalement du fait de l’immensité des zones concernées ; pour le Sahara algérien, la Libye, le Niger, le Tchad, le Mali, le Burkina, au moins 6 millions de km2 (10 fois la France), sans même parler du Nigeria, nord Cameroun, Centrafrique ou l’islamisme sévit aussi.

De plus, désormais les criminels islamistes recrutent sur place (même au Burkina) et ce ne sont plus seulement à des katibas d’aventuriers transfrontaliers que l’on a affaire. De leur côté, les Américains ont annoncé leur volonté de se retirer (Donald Trump veut rapatrier tous ses  »boys »). À Tripoli, les soldats turcs ont débarqué pour aider la tendance Frères musulmans à se maintenir au pouvoir, et se regardent en chiens de faïence avec les troupes de l’est libyen (le maréchal Hafthar et ses soutiens de l’armée égyptienne). Les pays du G5 sont des pays pauvres et, à l’exception de la remarquable armée tchadienne, ils n’ont pas de forces militaires significatives en nombre et équipements modernes. Pour ne rien arranger, le budget militaire français est très tendu, du fait de notre situation économique et sociale, mauvaise depuis des années. Enfin divers mouvements d’opinion publique et certains médias se sont manifestés contre la France et l’armée française. L »’invitation » des cinq chefs d’état concernés par M. Macron aurait été vécue comme une humiliante convocation par les opinions publiques au sud du Sahara. D’autant que, pour faire plaisir à François Bayrou, à deux mois de municipales difficiles pour le pouvoir, la réunion expéditive des 5 chefs d’État a eu lieu à Pau ; ils ont dû apprécier de passer de 35 ° à 5 °… Les entretiens n’ont duré que trois heures, ce qui accroît le malaise dans les opinions africaines : était-il nécessaire et habile d’être arrogant avec des alliés souverains ?

Les Africains renouvellent leur confiance en la France

Aucun chef des États africains ne s’est exprimé individuellement, mais leur déclaration conjointe insiste sur le « souhait de la poursuite de l’engagement militaire de la France au Sahel » et il est demandé « un renforcement de la présence internationale à leurs côtés ». Les présidents expriment aussi « leur reconnaissance à l’égard de l’appui crucial apporté par les États-Unis » et souhaitent que cet appui se poursuive.

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Le communiqué rappelle que « cette action commune vise à protéger les populations civiles, à défendre la souveraineté des États, à prévenir une extension de la menace terroriste dans les pays frontaliers ». On notera que même le “terrorisme” n’est pas nommé. N’est-ce pas dès lors une victoire pour l’islamisme ? Les chefs d’État déclarent par ailleurs souhaiter « accroître et coordonner leurs efforts en vue d’une solution rapide à la crise libyenne », origine de l’instabilité au Sahel.

Une coalition

Les six présidents annoncent enfin la mise en place d’un nouveau cadre politique, stratégique et opérationnel, cadre dénommé « coalition pour le Sahel », qui rassemblera les pays du G5, la France et d’autres pays partenaires, qui ne sont pas précisés, l’espoir d’impliquer d’autres pays européens restant plus que ténu.

Cette  »coalition » sera fondée sur quatre piliers : un pilier stratégique et militaire, un deuxième pilier relatif la formation des armées sahéliennes, le troisième pilier visera le retour de l’État et des administrations dans les territoires menacés (à haut risque si la sécurité n’est pas meilleure), et le dernier pilier sera consacré au développement (sans plus de précision). L’action militaire sera concentrée sur l’intersection des trois frontières entre le Mali, le Faso et le Niger, où se concentrent les attaques, notamment celles de la katiba la plus dangereuse : l’État islamique au grand Sahara (EIGS). Un commandement conjoint Barkhane/G5 Sahel dirigera les opérations. Les forces spéciales européennes (en réalité françaises), désormais dénommées « Task force Takouba », seront intégrées à Barkhane. La force française sera renforcée : 220 soldats viendront s’ajouter aux 4 500 déjà présents dans la région. La force Barkhane ne se dispersera plus : elle deviendra une force de réaction rapide au profit des armées locales. Une bonne nouvelle: le calendrier est accéléré, car le G5 se réunira de nouveau dès juin prochain en Mauritanie pour faire le point sur les progrès attendus.

La France, désintéressée et vexée

Monsieur Macron, agacé, nerveux, est également revenu sur le sentiment anti-français qui s’est exprimé dans la sous-région et a lancé : « Chaque fois qu’un État demandera à l’armée française de ne plus être là, nous le quitterons… Notre seul intérêt, c’est la lutte contre le terrorisme et la stabilité et la souveraineté des États où nous sommes présents… Donc, les discours que j’ai pu entendre ces dernières semaines sont indignes. Indignes ! Et ils sont combattus avec beaucoup de fermeté par vos dirigeants, je les en remercie, et encore, au moment des vœux. Ils sont indignes, parce qu’ils servent aussi d’autres intérêts ». On ne peut que l’approuver.

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Aux chefs d’État sahéliens désormais de prendre les mesures qui s’imposent en temps de guerre, contre les instigateurs de manifestations nuisibles à la sécurité de leurs pays. Notamment les sankaristes qui ont parlé de  »chantage de la France ». Plus responsable a été l’opposition tchadienne qui a souhaité le maintien de l’assistance militaire française. Il serait éminemment souhaitable que chaque parlement des pays concernés vote une résolution en ce sens. Il est bon de pouvoir compter ses amis et ses ennemis. Dans cette perspective, il faut que les imams des pays victimes fassent enfin une déclaration commune, largement diffusée, en plusieurs langues, séparant islam et islamisme.

Enfin, et cela la France ne l’a pas exprimé, il faut conseiller, pour les très vastes territoires où vivent des populations hétérogènes qui ont des langues et histoires propres, de décentraliser, régionaliser et démocratiser cette décentralisation. Ce que Hollande et Fabius n’ont pas su faire au Mali quand c’était possible. Les populations excentrées se sentent méprisées et abandonnées par les pouvoirs centraux souvent inefficaces et parfois corrompus. Ce qui est évidemment le terreau idéal pour le recrutement de terroristes. Mais là, vu la compréhension élyséenne des Gilets jaunes, on ne peut qu’être pessimiste sur le succès de cette proposition.

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