L’opération Barkhane laisse les pays africains dans une certaine zone de confort… Pourtant, la France ne pourra pas y rester implantée éternellement. Driss Ghali passe en revue quelques propositions concrètes.


Si Frantz Fanon ou Thomas Sankara étaient encore de ce monde, ils seraient révulsés à l’idée même d’une présence massive de la France au Sahel et plus généralement en Afrique de l’Ouest. Mais, je suis certain que leur colère principale irait à l’encontre des pays africains, qui soixante ans après les indépendances, n’arrivent pas à gérer leurs affaires par eux-mêmes.

En effet, si le Sahel est un brasier sur 5000 km d’est en ouest, ce n’est pas la faute de la France. Les trois moteurs de la guerre en cours sont tout à fait étrangers à la France: les haines ethniques sont le fait exclusif des habitants et des peuples de la région; le jihad a été enclenché depuis 2012 et il ne revient pas à la France d’émettre une fatwa (!) pour le faire cesser; enfin, Paris n’est pas responsable de la faillite administrative des Etats sahéliens car aucune puissance étrangère ne peut obliger un fonctionnaire d’un autre pays à piller son ministère ou à bâcler son travail.

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Un jour ou l’autre, l’opération Barkhane prendra fin par manque de résultat et par lassitude des politiques français. D’ailleurs, la simple présence militaire française perturbe l’incendie en cours au Sahel. Elle agit comme un « mauvais » retardant qui ne fait qu’éterniser le feu sans en éteindre les foyers. Tant que l’armée tricolore est sur place, les acteurs vont chercher à louvoyer et à préserver leurs forces respectives en attendant le moment de vérité qui se produira à l’instant-même où la France se retirera.

Annoncer la fin de l’opération Barkhane

Puisque le retrait est certain et même souhaitable, il serait judicieux d’en annoncer la date officielle et ce dans les plus brefs délais. Peu importe l’échéance choisie, l’essentiel est de convaincre les parties prenantes que la France va un jour faire ses valises. Aussitôt l’annonce faite, les Etats sahéliens sortiront immédiatement de leur zone de confort qui consiste à dénoncer constamment le néocolonialisme et à reporter sine die les nécessaires réformes politico-administratives. Les insurgés eux aussi cesseront de gagner du temps en faisant du trafic de drogue et de la contrebande, ils sortiront enfin de leur trou pour se battre à découvert contre les troupes gouvernementales. Les masques vont tomber et il est possible que les belligérants se pressent pour signer un ou plusieurs accords de paix avant que la force Barkhane ne soit rapatriée. Cela dit, il y a un risque non nul que les islamistes s’emparent du pouvoir par la voie des armes ou bien des urnes. Il faudra apprendre à vivre avec.

De toute façon, il n’y a que des mauvais choix à faire dans la mesure où la matière humaine est déficiente: les élites sahéliennes ont « foutu le camp », elles sont à Paris, Genève et Miami, elles ont fait sécession de leurs peuples. Sont restés sur place, les corrompus et les médiocres. Ils freinent des quatre fers les réformes administratives et politiques qui permettraient, par exemple, au gouvernement malien de rétablir sa souveraineté au nord ou aux militaires nigérians d’en finir avec Boko Haram. Sans douter un seul instant de l’existence d’individualités remarquables dans les pays concernés, il semble évident qu’elles sont encerclées par les sables mouvants des petites combines.

La politique africaine doit devenir un sujet trans-partisan

La décision de retirer les troupes, à court ou à moyen terme, aura un impact sur la sécurité et les intérêts français. Si les choses tournent mal et que les islamistes l’emportent, l’immigration augmentera ainsi que le terrorisme exposant le système politique à de graves tensions. Les ONG progressistes exigeront l’ouverture des frontières alors que les partis populistes crieront à la soumission. Face à de tels risques, réels et crédibles, il y a lieu de forger un consensus national concernant le Sahel, tout comme on l’a fait pour la politique en matière d’environnement et d’égalité homme-femme.

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Tous les partis ont vocation à contribuer à l’écriture d’une nouvelle feuille de route pour la France au Sahel et en Afrique en général. Sous la houlette de la présidence de la République, ce Grenelle diplomatique devra apporter une réponse, sans équivoques, aux questions suivantes:

Quels pays constituent de facto la frontière extérieure de la France en termes d’immigration, de crime organisé et de terrorisme? Une fois ces pays identifiés, il faudra les organiser sur le plan administratif et militaire pour remplir leur mission. Ce n’est pas une vue de l’esprit. Depuis dix ans, l’Espagne « coache » et « équipe » les garde-côtes mauritaniens et sénégalais afin de garantir la sécurité des Iles Canaries. Les résultats sont éloquents puisque les Mauritaniens et les Sénégalais ont réussi à assécher le flux de clandestins au départ de leurs côtes.

Que faire de la Libye ? Il faut passer l’éponge sur les « bêtises » commises collectivement par Sarkozy, Cameron et Hilary Clinton. Il n’y aurait aucun mal à sponsoriser un groupe en particulier et l’introniser maître de la Libye pour peu qu’il garantisse l’étanchéité des frontières maritimes.

Quelle attitude tenir face aux pétromonarchies du Golfe qui le jour investissent dans le foot français et la nuit appuient les groupes politiques qui tuent nos soldats au Sahel ?

Comment se fait-il que les élites sahéliennes fuient leur pays d’origine ? La réponse se trouve chez les milliers d’étudiants brillants qui fréquentent les universités françaises et les Grandes Ecoles. Nous les avons sous la main: il suffit de les faire parler lors d’assises des étudiants sahéliens et africains! Ils nous diraient des choses stupéfiantes concernant la politique de l’immigration qui stimule l’installation définitive en France au lieu de promouvoir des « allers-retours » selon les aléas de la vie.

Comment intéresser les pays européens à supporter une partie du fardeau ? S’il est évident que l’Espagne et l’Italie ont intérêt à aider la France en Afrique, rien n’est moins sûr du côté de l’Allemagne et des pays nordiques. Or, l’Union Européenne fonctionne selon la règle de l’unanimité, ce qui oblige les pays membres riverains de la Méditerranée à associer les Lettons et les Finlandais aux décisions concernant la coopération en matière de voisinage et de sécurité. Un allégement du carcan institutionnel de l’UE afin de permettre des coalitions ad-hoc semble tomber sous le sens.

Barkhane prendra fin mais le retrait militaire ne signifie pas forcément désengagement. Il doit donner lieu à l’entrée en scène des politiques qui jusqu’à présent considèrent le sujet comme un simple problème de politique extérieure. Or, à l’ère des migrations, aucune question n’est réellement extérieure. Les diasporas africaines, installées en France, jugent, soupèsent et critiquent toute décision prise par le Quai d’Orsay et l’Elysée. Dans le futur, certaines décisions pourraient même entraîner des manifestations de colère voire des actes violents. Le pouvoir exécutif doit pouvoir compter sur l’ensemble de la classe politique pour faire face aux à-coups et aux crises qui ne manqueront pas de se présenter.

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