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Contes de faits: l’impasse des “souvenirs retrouvés”

Regards de la psychanalyse sur les récits d'abus sexuels

Contes de faits: l’impasse des “souvenirs retrouvés”
Sigmund Freud et Sandor Ferenczi à Scorbato (Hongrie), 1917. ©Mary Evans/Bridgeman Images

Freud l’a appris de ses erreurs: les récits d’abus sexuels ne sont pas toujours la reconstitution du réel, mais l’expression de fantasmes. Cet acquis de la psychanalyse devrait nous mettre en garde contre les charlatans qui encouragent les dénonciations à base de souvenirs retrouvés. Trop de psys confondent processus judiciaire, fondé sur des faits et des preuves, et psychothérapie, seul cadre où une “libération” de la parole peut avoir un sens.


 L’affaire Franklin, ci-dessous brièvement rapportée, fut emblématique de l’épidémie des « souvenirs retrouvés » qui, dans l’Amérique des années 1980, conduisit à de multiples dénonciations et plaintes. Nous avons là une sorte de cas d’école indicatif, comme le fut l’affaire d’Outreau, des errements d’un univers judiciaire soumis au subjectivisme de discours sociaux extérieurs au droit. Une Justice qui dès lors, pour le pire, se met elle aussi à confondre la dimension du fait et celle du fantasme. Ce sont là deux affaires qui, dans notre conjoncture, devraient inciter à la mesure, à la prudence et pour le moins à un certain retour aux protections du droit, à la sagesse du droit. Qui n’est jamais très loin de « la sagesse du roman » (Kundera).

En 1969, « Susan Nason, âgée de huit ans disparaissait du domicile de ses parents. Trois mois plus tard, son corps était retrouvé dans des buissons en contrebas d’une route peu fréquentée. L’autopsie révéla qu’elle avait été battue à mort après avoir subi des sévices sexuels. L’enquête menée pendant plusieurs années ne permit d’identifier aucun suspect »[tooltips content=”L. Mayali et J. Samrad, « Entre l’expert et le juge : la science des souvenirs refoulés dans le droit américain », in Du pouvoir de diviser les mots et les choses (éd. Pierre Legendre), « Travaux du laboratoire européen pour l’étude de la filiation, vol. 2 », Maison des sciences de l’homme, 1998.”](1)[/tooltips]. Vingt ans plus tard, en 1989, une jeune femme de 28 ans, Eileen Franklin, retrouvant ce « souvenir refoulé » lors d’une psychanalyse combinée à de l’hypnose, accusa son père du meurtre de Susan, sa camarade d’école, auquel, dit-elle, elle avait assisté. Sur la base de ce seul témoignage, sans autres indices concordants, George Franklin fut arrêté, jugé et condamné à la prison à vie. Lors du procès, « les avocats de la défense se virent interdire par le juge de citer les journaux qui avaient donné, à l’époque du meurtre de la fillette, tous les détails dont Eileen Franklin affirmait personnellement se souvenir comme témoin direct. […] De plus, les membres du jury n’accordèrent aucune attention particulière aux inconsistances répétées et aux multiples variations de son témoignage. » La seule véracité supposée, confirmée par des experts psys, du « souvenir refoulé », justifia de la condamnation infligée. Et la cour suprême de Californie rejeta l’ultime pourvoi en cassation de G. Franklin en 1993.

©D.R.
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Cette façon de donner autorité à une expertise psy, au titre de « la véracité des souvenirs réprimés », la substituant à la recherche objective des preuves, provoqua toutefois le courroux de la cour fédérale qui, en 1995, octroya à Franklin « la protection de l’habeas corpus pour violation de ses droits protégés par la Constitution »… Le jugement fut annulé, et par la suite le ministère public renonça à poursuivre en l’absence de nouvelles preuves. « À l’occasion de la procédure d’habeas corpus, le juge fédéral J. Jensen souligna l’importance du processus judiciaire en observant que “les experts de la santé mentale ne peuvent jamais établir si ledit souvenir est vrai ou faux. Ceci doit être la fonction du procès.” »

Les auteurs de l’article évoquent le contexte culturel, épidémique, dans lequel survint cette affaire. « À la fin des années 1980, au moment de l’arrestation de George Franklin, les accusations et les enquêtes policières basées sur la soudaine réminiscence de souvenirs depuis longtemps oubliés ou refoulés n’ont rien d’exceptionnel. Pratiquement inconnues dix ans auparavant, les plaintes se sont très rapidement multipliées. […] L’essentiel de ces accusations dénonce des sévices sexuels subis pendant l’enfance, le plus souvent mais pas exclusivement dans le cadre de rapports incestueux. […] Poussé à l’extrême, ce mouvement prit rapidement, dans certains cas, la forme d’une croisade […] où les seules déclarations des jeunes victimes, réelles ou supposées, suffirent à incriminer les parents, traités comme des suspects potentiels. »

Des experts psys établirent la liste des symptômes susceptibles de signaler un passage à l’acte incestueux, allant jusqu’à répandre l’idée, véritable virus épidémique, que « si vous êtes incapables de vous souvenir d’aucune circonstance spécifique, mais si vous avez le sentiment d’avoir subi des sévices, c’est probablement parce que vous les avez subis ». Les mêmes imposèrent le présupposé d’une prétendue vertu libératoire en soi de la « parole des victimes », comme celui de la tout aussi prétendue vertu thérapeutique intrinsèque d’une dénonciation de ce type. Les « thérapeutes » ou pseudo-psychanalystes tenants de cette thèse ont ainsi instillé dans la société et la culture la croyance qu’un sujet, victime réelle ou pas d’un passage à l’acte incestueux, ne pourrait surmonter sa souffrance, se dégager de l’« hydre » de la culpabilité, qu’en intégrant dans le cours de son processus thérapeutique cette dénonciation, accompagnée ou pas d’un processus judiciaire.

Une régression de la psychanalyse

Élisabeth Levy s’étonnait qu’en la matière, « les psychanalystes abandonnent le terrain à des charlatans, en particulier à une charlatane qui se pique d’expliquer à des adultes désemparés que leurs échecs sont dus à des traumatismes d’enfance refoulés et de convaincre les victimes d’abus réels que leur vie est détruite ».

Si ce retrait peut tenir pour certains analystes au sage souci de ne pas se précipiter dans le champ de bataille, je crains qu’il soit surtout le signe de la montée en puissance, au sein même du mouvement psychanalytique, d’une psychanalyse empathique, maternalisée. Une psychanalyse qui pour se rendre compatible aux tendances culturelles du temps, a peu ou prou épousé, sinon usiné, les prédicats militants de la nouvelle normativité homosexualiste, justifiant de la déconstruction des digues du droit civil. Cette psychanalyse, limant « ses crocs à venin » (Freud), s’est enferrée dans cet effacement du complexe d’Œdipe déjà signalé par Lacan dans un entretien de 1958 donné à L’Express. De cette régression, masquée sous des sophistiques redoutables, comme celle si séduisante et flatteuse de l’anti-dogme, Ferenczi, disciple de Freud, est devenu pour beaucoup la figure tutélaire. Et Madame Roudinesco, toujours à la pointe du progrès, de s’enthousiasmer : « Ferenczi représente le cœur, l’émotion, la sensibilité, la pulsion de guérir permanente. Avec un affect très particulier pour la souffrance. C’est probablement le plus grand clinicien, au sens strict du mot clinique, c’est-à-dire qu’il a une passion pour ses patients. »

Selon ce courant, Freud, après avoir reconnu la séduction sexuelle réelle subie dans l’enfance comme cause du trauma, aurait fui cette découverte pour de très mauvaises raisons, en la reléguant dans le seul univers du fantasme et de la sexualité infantile. Il aurait voulu en fait se protéger, protéger le père incestueux, et avec lui l’ordre de la bourgeoisie viennoise et le patriarcat…

Les deux scènes du trauma

La distinction de ces deux scènes fut éclairée d’un jour nouveau par Freud lorsque, renonçant à expliquer les troubles hystériques par la seule réalité de la séduction par le père (ou substitut) évoquée par ses patientes, il découvrit que le refoulement pathogène de la sexualité infantile était la cause psychique nodale de la névrose et du trauma. Confronté à la permanence de récits et souvenirs de ce type, doutant d’une perversion aussi généralisée des pères, il saisit que ces scènes rapportées dans le cours de l’analyse par ses patientes, si elles ont pu parfois exister, peuvent être également le fruit d’une reconstruction fantasmatique, procédant d’un désir infantile inconscient mal sublimé. Prenant la mesure de cette réalité fantasmatique interne, l’éclairant du mythe de l’Œdipe, de ce qu’il en découvrait en lui comme en ses patients, il va alors ouvrir une tout autre voie pour se dégager du trauma. Celle qui consiste, via l’élaboration subjective qui accompagne la levée du refoulement œdipien dans le cours de la cure, à s’extraire de l’emprise de son propre fantasme de séduction, et de la culpabilité associée. Mais pour autant, comme le soulignaient Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire de la psychanalyse« Freud n’a cessé, jusqu’à la fin de sa vie, de soutenir l’existence, la fréquence et la valeur pathogène des scènes de séduction effectivement vécues par les enfants. »

A lire aussi, du même auteur: Françoise Dolto, le procès posthume

A contrario, alimentant une croyance aux effets délétères multiples, les charlatans et autres manipulateurs sans rigueur des patients laissent accroire aux sujets concernés que leur souffrance, leur détresse subjective, leur sentiment de culpabilité tiennent au seul réel d’une séduction traumatique vécue, à la seule emprise externe du « monstre ». Ces patients reçoivent de ces psys sous-analysés des indulgences et des réassurances narcissiques, qui peuvent certes les rendre narcissiquement « innocents », mais leur barrent en vérité le chemin de l’élaboration de leur propre désir d’emprise, de domination…

Mais que le lecteur ici m’entende bien : rapporter le sujet, victime ou pas de passages à l’acte incestueux, au mouvement de son désir, ne vise en rien à l’en accuser ou à le placer en quoi que ce soit sur la même ligne de responsabilité que l’adulte abuseur. Renvoyer un sujet aux sources subjectives internes de l’angoisse de culpabilité qui l’accable a dans le champ de la clinique analytique pour seul objet de l’aider à se dégager de cette angoisse qui le fixe dans la scène du trauma. Un chemin analytique qui reste toutefois semé d’embûches, celle en particulier de passages à l’acte venant interrompre l’analyse, et cela d’autant que l’analyste, pour son économie propre, aura cédé aux sirènes de l’anti-œdipisme…

La construction imaginaire de la scène du trauma

Le fantasme incestueux, source de la colle imaginaire à la Mère constitutive de l’humain, s’il n’a pu suffisamment se métaboliser dans la traversée du drame œdipien, deviendra, avec sa composante de meurtre, l’origine de cette angoisse de culpabilité. Une angoisse tellement envahissante qu’il pourra dans certains cas chercher à s’en délivrer en projetant son propre désir inconscient dans le scénario d’une agression sexuelle externe, auquel il se mettra à croire. Et le pire est que quand l’agression sexuelle a eu lieu dans la réalité, un tel sujet peut s’en servir comme d’une défense et d’un refuge, recouvrant sa culpabilité subjective par la culpabilité, elle bien réelle, de l’abuseur. Une véritable clinique analytique consiste alors à faire en sorte que ce recouvrement n’empêche pas le sujet d’accéder à la reconnaissance, particulièrement entravée par le passage à l’acte de l’abuseur, de sa propre sexualité infantile refoulée, cause de son angoisse de culpabilité.

Les deux scènes du traitement

Si la psychanalyse ouvre donc un autre abord et traitement du trauma, renvoyant le sujet à sa responsabilité, à son désir, quels que soient les outrages réels qu’il a pu subir ou infliger par ailleurs, les vérités refoulées (jamais toute la vérité !) que le cours d’une cure permet de lever ne sauraient être assimilées, même si elles peuvent parfois la redoubler, à la dimension des abus sexuels, incestueux. Et quoique la passion justicière et le manichéisme moral ne veuillent rien en entendre, cette distinction dont le droit, au plan juridique du traitement des faits, et la psychanalyse, au plan non juridique du traitement du subjectif, sont chacun à leur manière comptables, dans le respect de leurs propres limites, demeure une clé d’une protection civilisée de tous les sujets, victimes comme coupables.

Le rôle de l’environnement

Une dernière remarque. Relever le facteur subjectif interne du trauma n’est pas mésestimer les facteurs externes. Tout vécu traumatique, qu’il soit noué à un passage à l’acte réel ou pas, a toujours à voir avec la façon dont, en raison d’un contexte parental symboliquement plus ou moins perverti, défaillant, le sujet s’est trouvé scotché à la représentation fantasmatique d’une scène primitive prédatrice, confusionnelle et/ou violente. Lacan y avait insisté : le sort psychologique d’un enfant dépend avant tout de la relation qu’entretiennent entre elles les figures parentales. La privation symbolique d’une représentation fondatrice non faussée, dans laquelle les figures Mère et Père valent comme des figures sexuées, tout à la fois distinctes et liées, demeure la causalité principale d’une souffrance traumatique, névrotique. Une souffrance dont on peut communément observer qu’elle pourra être plus intense pour un sujet n’ayant pas subi d’agression sexuelle, que pour un sujet qui, ayant été suffisamment structuré avant de subir un trauma réel, pourra mieux digérer celui-ci, s’en délivrer, sans en faire une rente.

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Mars 2021 – Causeur #88

Article extrait du Magazine Causeur


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