Il arrive ces jours-ci que l’actualité soit parfaitement prévisible. Ainsi, l’on apprend dans les pages très intérieures des journaux que Shahbaz Bhatti, 42 ans, catholique, ministre pakistanais des Minorités religieuses, a été abattu en plein jour, criblé de 25 balles tirées à l’arme automatique par trois ou quatre hommes qui ont réussi à prendre la fuite. Malgré la pression intense des islamistes pakistanais, Bhatti avait été reconduit dans ses fonctions lors d’un remaniement ministériel qui a eu lieu il y a quelques semaines au Pakistan. J’avais à cette occasion réuni de la documentation dans la perspective d’un article sur la situation des chrétiens au Pakistan, car l’on s’attendait, en raison de la pression islamiste, à ce que ce ministère, qui est le seul relais vers le pouvoir dont disposent les chrétiens (mais aussi les musulmans « hérétiques » ahmadis), dans un pays où ils subissent d’intenses persécutions, soit supprimé. Sous la pression des Américains, ce ministère fut finalement maintenu, au grand dam des islamistes pakistanais, qui redoublèrent alors de fureur, et montèrent d’un cran dans leurs menaces de mort à l’encontre du ministre, lui promettant de lui faire subir le même sort que son ami Salman Taseer, le gouverneur du Pendjab, un musulman hautement éclairé et cultivé, tué début 2011 par un de ses gardes du corps furieux de son opposition déclaré à la loi sur le blasphème.

Puisque le ministère des minorités religieuses était maintenu, l’article en question m’avait alors semblé sans objet, mais en prenant connaissance de ces menaces de mort, je n’ai pu m’empêcher de penser alors que ce valeureux ministre ne ferait pas de vieux os. Sera-t-il remplacé, et si oui, par qui ? Difficile de le savoir, mais l’on ne peut redouter que le gouvernement pakistanais ne tire profit de ce meurtre pour finalement supprimer ce ministère, ou y nommer un homme moins actif et plus accommodant dans la défense des minorités persécutées.

Au Pakistan, les conflits les plus triviaux menacent toujours de mal tourner pour les chrétiens lorsqu’ils sont aux prises avec leurs voisins musulmans. C’est ainsi qu’une paysanne de la province du Pendjab, Asia Bibi, après avoir été tabassée et peut-être violée chez elle par des voisins musulmans qui l’accusaient de blasphème, a été condamné à mort en novembre 2010 en application de la loi anti-blasphème[1 Il semble que le blasphème en question consiste à avoir demandé à des femmes musulmanes qui refusaient de boire après elle parce qu’en tant que chrétienne elle n’était selon elles « pas propre », ce que leur Mohammed avait fait pour elles tandis qu’elle affirmait fièrement que son Jésus était mort pour elle]. Il a été fait appel de cette sentence (qui jusqu’à présent n’a jamais été exécutée pour cette raison au Pakistan).

Shahbaz Bhatti s’était courageusement porté à la défense d’Asia Bibi et de ses autres compatriotes accusés de blasphème. Depuis sa nomination en 2008, le ministre s’était en outre avec constance prononcé en faveur de l’abolition de cette loi sur le blasphème, abolition à laquelle s’oppose son propre Premier ministre, pourtant membre d’un parti considéré comme non-islamiste et malgré de vagues promesses de campagne selon lesquelles les termes cette loi seraient adoucis. En tant que catholique, Shahbaz Bhatti, avait accepté un poste surexposé qui lui avait valu des critiques de la part de certains de ses coreligionnaires qui l’accusaient de se compromettre avec un gouvernement hostile mais aussi et surtout la haine des islamistes qui refusaient de voir un « impur » accéder à un poste de responsabilité au pays des purs. Sa disparition ne laisse rien augurer de bon pour la petite communauté chrétienne pakistanaise, qui subit régulièrement des pogroms et autres persécutions dans l’indifférence complète des médias européens, de plus en plus occupés à battre la coulpe de leurs gouvernements pour manque d’enthousiasme dans la célébration débridée de la grande et hypothétique libération des pays arabes[1. Rappelons que depuis la fin de l’ère Musharraf en 2008, le Pakistan est un pays que l’on considère généralement comme étant « en transition » vers la démocratie].

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