Noël est aussi une fête du livre. En voici une sélection pour les rêveurs, les rigolards, les passéistes et les curieux de la chose écrite.


En France, on n’a pas de pétrole mais nos éditeurs ont des idées ! Ils continuent à extraire des centaines de livres de leurs caves pour alimenter les fêtes de fin d’année. Le mois de décembre est capital pour un exercice comptable réussi. BD, romans, essais, récits, guides, avec ou sans images, bien ou mal écrit, vu ou pas à la télé, l’imprimé résiste à la poussée du numérique. À défaut d’or noir, le trop-plein d’encre coulera sur les étals des librairies indépendantes. Cet hiver, on n’échappera donc ni aux taxes ni à cette surproduction scripturale. Doit-on s’en réjouir ou déplorer cette propension qu’a notre pays à fixer ses joies et ses peines sur du papier ? Un peuple qui lit est déjà à moitié pardonné. Alors dans ce bric-à-brac, voici quelques livres qui feront leur effet sous le sapin. Une sélection pour les rêveurs, les rigolards, les passéistes et les curieux de la chose écrite.

Reims, septembre 1914

Les cérémonies et les polémiques du centenaire semblent déjà loin. L’actualité des gilets jaunes a enterré les poilus dans les tranchées de l’Histoire. Les flammes des barricades ont remplacé celle du soldat inconnu. Afin de raviver la mémoire, la bibliothèque illustrée des histoires chez Gallimard vient de publier La Cathédrale incendiée de Thomas W. Gaehtgens excellemment traduit de l’allemand par Danièle Cohn. Le bombardement de la cathédrale de Reims par les Allemands en septembre 1914 a cristallisé les tensions entre nos deux nations. À la fois bataille médiatique, affrontement entre la Kultur à l’allemande et la civilisation à la française, traumatisme identitaire profond et questionnements sur l’invention même du gothique, cet incendie a déclenché un véritable séisme bien au-delà de Reims, ville du sacre des rois et de Jeanne la pucelle. Passionnantes pages sur la guerre de l’image où l’opinion publique, entre censure et travestissement de la vérité, a été la cible des journaux.

La Cathédrale incendiée – Reims, septembre 1914 de Thomas W. Gaehtgens – Gallimard

Rome, octobre 1996

Si vous prévoyez de partir à Rome dans les prochains mois, deux conseils pour vous imprégner de cette ville, en déceler toute la magnificence et la mélancolie du temps qui passe : revoir la filmographie de Nanni Moretti et lire Un automne romain de Michel de Jaeghere publié aux Belles Lettres. En 1996, le journaliste du Figaro en charge de l’information religieuse y fut envoyé pour couvrir la mort de Jean-Paul II qu’on disait imminente (il disparut en 2005). Dans ce journal stendhalien, vous serez charmé par l’érudition de l’auteur jamais bavarde, distillée toujours à bonne température, la précision de l’historien quand il pose son regard sur une œuvre et puis cette pertinence du portrait lorsqu’il dévoile les papabile à la manœuvre. Jaeghere nous ouvre les portes d’une Rome à l’héritage qui s’effrite et d’une Cité du Vatican en proie aux destins fragiles.

Un automne romain de Michel De Jaeghere – Les Belles Lettres

Au pays des écrivains, 1968-2018

La littérature a besoin de passeurs aussi discrets que déterminés. Les grands livres ne se claironnent pas dans le poste en prime time et ne s’affichent pas non plus sur les murs des villes endormies en 4 X 3. Il leur faut des enlumineurs patients dont le triptyque : vivre, lire et écrire résume les existences saines, débarrassées des oripeaux du succès. Ces hommes-là ont donné leur sang et leur sueur à la propagation d’œuvres majeures, à l’émancipation des lecteurs perdus et aussi à décloisonner les genres. Jean-Louis Kuffer, des hauteurs du lac Léman, rouage essentiel des éditions l’Âge d’Homme, figure de l’Helvétie, fait partie de ces derniers grands seigneurs de la critique qui pratique leur art sans oukases et ornières. Une leçon de maintien dans un monde chancelant. Le suisse a compilé des lectures et des rencontres au cours d’un demi-siècle passé dans Les jardins suspendus aux éditions Pierre-Guillaume de Roux. Il nous ouvre sa bibliothèque et on en prend plein les yeux (Vialatte, Céline, Marcel Aymé, Nabokov, Amiel, Jules Renard, etc..). Quant à ses entretiens, entre autres, avec Rebatet, Doris Lessing ou Patricia Highsmith, ils nous éclairent sur l’acte d’écrire.

Les jardins suspendus de Jean-Louis Kuffer – Éditions Pierre-Guillaume de Roux

Hong-Kong, colonie britannique

Un Noël sans Blake et Mortimer, c’est un peu comme un réveillon sans belons. Le grand blond à fine bacchante et le rouquemoute barbu nous emmènent cette année sur l’île de Hong-Kong dans un premier tome intitulé La vallée des immortels. Le scénario est signé Yves Sente. Aux dessins, la doublette fantastique hollandaise Teun Berserik et Peter Van Dongen, fait des miracles graphiques. Au menu de cette aventure : le satanique Olrik conduit une Aile rouge qui décolle et atterrit verticalement grâce à des hélices révolutionnaires ; le Général Xi-Li, méchant à barbichette a des envies expansionnistes ; Mister Chou le balafré règle ses comptes au pistolet ; le professeur Bao-Dong est incollable sur l’histoire de l’empire et un parchemin dans une statuette attise les convoitises. Sur fond de lutte entre Mao-Zedong et Chiang Kai-shek, Hong-Kong tremble.

BD La vallée des immortels de Yves Sente, Teun Berserik et Peter Van Dongen – Tome 1 – Blake et Mortimer

Le Cannet, 1949

L’esprit des Tontons flingueurs plane sur Atom Agency, la dernière BD de Yann (scénario) et Olivier Schwartz (dessin). Gouaille et bourre-pif entre la Riviera et Paname. Réseau de résistance arménien et vieilles dentelles. Simonin sort de ces planches. Ça embaume le petit salé et le fromage de tête. Lino serait aux anges en lisant cette enquête vintage. Le Dabe approuverait le second degré et la nostalgie d’un Paris titi. Atom Vercorian, un jeune détective accompagné de Mimi une gisquette fan de catch et de Jojo la toupie, un costaud au cœur tendre cherchent à retrouver les bijoux de la Begum. Alors, grisbi or not grisbi ?

BD Atom Agency de Yann et Schwartz – Dupuis

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