Méfiez-vous… Derrière ses dehors prétendument bonhommes, bien des dangers se cachent derrière le « progressisme ». Comme pour toutes les idéologies.


Scoop Causeur, ce ne sont sans doute pas les « conservateurs » ou les « populistes » qui représentent le principal danger pour le progressisme, mais au contraire la frange radicale de ce dernier, les ultraprogressistes. Les conservateurs de 2019 font figure de gauchistes impénitents aux yeux de leurs devanciers de cinquante ou deux cents ans leurs aînés. Les électeurs de Trump, les brexiters ou les soutiens de Matteo Salvini ne montrent en effet aucune inclination particulière pour le retour de l’esclavage, l’exécution des homosexuels, l’interdiction du droit de vote aux femmes, le génocide ou l’apartheid. En prenant un peu de hauteur de vue, ce qui sépare en 2019 les populistes des progressistes revendiqués ne pèse pas lourd aux yeux de l’Histoire de notre Vallée de larmes. Cela fera rire Zemmour, mais sur l’échelle temporelle d’homo sapiens, nous sommes tous devenus des progressistes convaincus, certes avec des nuances. Tous descendants définitivement des abolitionnistes et non des esclavagistes, comme on a coutume de nous le faire croire.

Antiracisme et progressisme migratoire

Le travail d’un progressiste de bonne foi comme Steven Pinker1, même si ce n’est clairement pas son but premier, donne de sérieux arguments à ceux qui pensent que les acquis du progressisme vacillent aujourd’hui sous les coups des ultraprogressistes. A commencer par le danger que représente de tout temps, les tenants d’une idéologie détentrice d’une Vérité absolue : « Le bien infini qu’elle promet empêche ses partisans les plus convaincus d’accepter des compromis. »

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Lorsque l’on se réclame d’une cause supérieure, s’éloigne ainsi la perspective d’un compromis avec ceux qui n’ont pas reçu la Lumière. Ces derniers doivent être, dans le meilleur des cas, déclarés infréquentables (le fameux « cordon sanitaire »), dans le pire, rééduqués et infiniment châtiés. Cette logique qui fut jadis celle de Pol-Pot infuse désormais au sein d’une branche particulièrement inquiétante du Progressisme, l’écologie, pour laquelle certains envisagent froidement de « recourir à des moyens déplaisants pour obtenir des fins désirables » comme l’écrit Pinker. Cette tentation totalitaire qui point chez les plus fanatiques défenseurs de la planète, affleure en réalité dans toutes les causes progressistes.  Tous les blancs sont racistes prétend l’antiracisme, une formule dérangeante à laquelle les spécialistes de la communication ultraprogressiste ont substitué la notion équivalente de « racisme systémique », sans rien céder au constat ubuesque que seuls les Blancs seraient racistes (comme vous le confirmeront Tutsis, Hutus et le philosophe footballeur Lilian Thuram). De ce combat découle celui contre l’illégitimité des frontières et l’affront au progressisme migratoire qu’elles incarnent.

L’ostracisme des ultraprogressifs épargne les minorités

Faire semblant de croire que les Brexiters ou les électeurs du RN aspirent au retour d’Hitler alors qu’ils ne sont, pour l’essentiel, que nostalgiques de l’Angleterre de Churchill ou de la France du Général, c’est décréter que transiger avec eux constituerait une infâme trahison. Au passage, c’est aussi parfaitement grotesque — et les deux icônes nationales doivent se retourner dans leur tombe, elles qui ont lutté contre le (vrai) nazisme.

Or, la démocratie pacifiée repose sur le compromis. L’interdire au nom de la morale comme le fait l’ultraprogressisme, c’est entrer dans une ère post-démocratique au risque de sacrifier le demos… et de favoriser le retour de la violence. Les Gilets Jaunes offrent un exemple concret de réaction de la France « des territoires » à l’ostracisme post-démocratique qu’elle subit, débouchant sur des heurts massifs.

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Le code complexe du progressisme cache par ailleurs un bug initial, une espèce de péché originel inavouable : il prend sa source dans l’occident blanc des Lumières. Une civilisation qui met les Droits de l’Homme (et des femmes) au cœur de son système ne pourrait-elle pas être déclarée supérieure à celles qui ne reconnaissent pas ces droits ? Horreur ! Pour se prémunir d’une telle mauvaise pensée, les progressistes ont conféré à leurs valeurs une dimension universelle destinée à gommer leur origine géographique. Et afin de faire bonne mesure, ils ont doublé ce dispositif de la notion de relativisme, qui permet à toutes les cultures de se valoir — même celles qui pensent la terre plate ou pratiquent l’excision. Cette adaptation du concept de double pensée orwellien donne en pratique l’ordonnancement suivant dans les sociétés occidentales : la majorité blanche se voit sommée de se conformer à TOUTES les obligations du progressisme (droits des minorités ethniques ou sexuelles, des femmes, des animaux, etc.); en ce qui concerne les minorités, cette adhésion se fait à la carte et elles disposent d’un certain nombre de jokers en fonction de leur culture d’origine. C’est bien commode, surtout si l’on ne subit pas les conséquences des dérogations — ou autrement dit si l’on n’est pas une lesbienne juive en Seine Saint-Denis par exemple.

Une idéologie et ses victimes

Car comme toute idéologie, l’ultraprogressisme, malgré sa morale pointilleuse affichée, fait des victimes. Et comme toute idéologie, elle déploie une énergie remarquable pour les nier ou les minorer. Il n’y aurait ainsi pas plus d’antisémitisme ou d’homophobie dans les cités qu’ailleurs; le soi-disant harcèlement des femmes à la Chapelle-Pajol par des mâles non européens ne relèverait que du fantasme ou de l’aménagement urbain et de l’étroitesse des trottoirs; le terrorisme islamiste se verrait sans rapport avec l’immigration, les viols de Cologne… quels viols ? Et lorsque Douglas Murray rapporte que « Des études publiées au Danemark en 2016 montrèrent qu’à âge égal, les Somaliens avaient 26 fois plus de chances de commettre un viol que les Danois2 », personne ne le lit. Pourtant, ceux qui le font découvrent qu’« alors qu’en 1975, la police suédoise recensait 421 viols, en 2014 les chiffres annuels s’élevaient à 6 620» 3. Les victimes de l’ultraprogressisme semblent non seulement nombreuses, mais leur quantité paraît inexorablement augmenter.

Steven Pinker défend que le politiquement correct et ses « petites hypocrisies » ne sont rien en comparaison des apports du progressisme — et jusqu’au milieu des années 80, on pouvait lui donner raison. « Le faible prix à payer » du progressisme cosmopolite subit toutefois une inflation grandissante, surtout en Europe. Il n’est désormais défendable qu’à condition de considérer toutes ces femmes européennes sacrifiées sur l’autel de l’immigration heureuse, comme quantités négligeables. A l’heure de #Metoo, on a beaucoup de mal à comprendre — ou plutôt on a parfaitement compris : les progressistes radicaux se muent en racistes fanatiques pour qui l’épanouissement de jeunes hommes fraîchement arrivés compte infiniment plus que les pleurnicheries de blanches privilégiées. Le dernier bateau affrété par une ONG en Méditerranée prévoyait deux tiers de places pour les mâles et un tiers seulement pour les femmes ET les enfants. Le déséquilibre démographique ainsi créé, on se console en se persuadant que ces Africains, peu portés sur le féminisme (joker), doivent être des citoyens écoresponsables convaincus…

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Que les résidents européens soient citoyens ou non d’ailleurs importe peu. L’ultraprogressiste s’appuie sur sa récente capacité à considérer les intérêts de tout être humain comme rigoureusement équivalents aux siens (enfin aux nôtres), quelle que soit sa nationalité. Sa passion pour l’Autre le conduit même à le privilégier clairement, fût-ce au détriment de la collectivité des citoyens. Le seul défaut de ce système réside dans la capacité des victimes du progressisme à glisser un bulletin dans une urne – rien de dramatique qu’on se rassure, en tout cas rien qu’un « cordon sanitaire » ou qu’une décision du Conseil d’État ou de la CEDH ne puisse contrecarrer. Jusqu’à quand ?

Germinal, c’était hier

Les ultraprogressistes refusent de voir que pour l’essentiel, les objectifs assignables au progressisme ont été atteints (Steven Pinker souligne à cet égard que le nombre de noirs ou d’homosexuels assassinés aux États-Unis précisément parce que noirs ou homosexuels tangente durablement le zéro). Le combat désormais sans objet qu’ils livrent contre les fantômes du racisme ou du machisme fait penser à celui de la CGT qui persiste à voir une usine du XXIe siècle comme une réplique de l’Assommoir. Leur zèle syndical serait plus utile en Chine et celui des ultraprogressistes en Arabie Saoudite ou au Pakistan, où il semble y avoir encore un peu de boulot sur le racisme, le droit des femmes, des minorités et des homosexuels.

Pas la peine pour eux au demeurant d’aller si loin et c’est bien là le problème. Il leur suffira de prendre les transports en commun pour se rendre dans l’un des nombreux Molenbeek qui ont fleuri ces trente dernières années en Europe de l’Ouest. Le livre de Steven Pinker en poche, ils pourront vérifier sur place les différents facteurs de violence que l’auteur a identifiés.

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Le communautarisme de n’importe quel Molenbeek peut difficilement prétendre constituer une « société ouverte » chère au professeur américain, puisque c’est sa fermeture constante, disons même progressive, qui synthétise ses difficultés. L’auteur précise que la façon dont une communauté « traite ses excités » constitue un facteur d’apaisement. « Si le fauteur de troubles est contenu et châtié par sa propre communauté, le camp lésé peut catégoriser cet incident comme crime individuel plutôt que comme première frappe d’une guerre entre groupes. » De ce point de vue, en France la majorité est irréprochable, puisque ses tribunaux condamnent lourdement les identitaires, tout en dispensant de peine ceux qui aident les clandestins à franchir les frontières. A l’inverse, combien d’habitants des cités dénoncent à la police les auteurs de tags à la gloire de Mohamed Merah ou les prédicateurs salafistes ? « Les choses ont tendance à vraiment empirer quand des groupes ethniques […] espèrent s’unir à leur diaspora dans d’autres pays, cultivent une mémoire sourcilleuse des méfaits commis par les ancêtres de leurs voisins tout en refusant de reconnaître les torts commis par les leurs. » Sur la base de ces dernières lignes, on jugera de la potentialité violente de ceux qui se rêvent en Palestiniens, partie intégrante d’une Oumma fantasmée, victimes éternelles de la guerre d’Algérie ou de la traite négrière occidentale tout en niant l’existence des traites interne et orientale ainsi que la générosité de l’accueil dont eux-mêmes ou leurs ascendants ont ici bénéficié.

Comme l’a très bien résumé Voltaire : « Les absurdités conduisent à des atrocités. » L’ultraprogressisme doit être dénoncé pour ce qu’il est, une idéologie absurde qui, en se trompant délibérément de cible fait de plus en plus de victimes condamnées au silence et attise tous les facteurs possibles de violence. La bonne nouvelle, c’est que son fanatisme peut être légitimement combattu au nom… du progressisme.

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