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L’internationale des dégoûtés du genre humain

Le billet du vaurien

L’internationale des dégoûtés du genre humain
Image d'illustration Unsplash

Le billet du vaurien


Peut-être était-ce une manière de me défendre, moi l’exilé des vieilles pagodes solitaires, mais j’ai toujours jugé préférable, même si j’en étais rarement capable, de jeter sur le malheur un regard froid. Mon père qui était un grand lecteur de Sénèque gardait toujours l’œil sec, contrairement à ma mère qu’un rien bouleversait. Désagréments, peines, deuils le concernaient à peine s’il s’agissait de lui, et absolument pas s’ils touchaient autrui. Tout au moins n’en laissait-il rient paraître. 

Donner le minimum de soi

Apprendre à mourir, me disait-il, c’est apprendre tout au long de sa vie, à donner le minimum de soi en toute circonstance. La compassion, cette élasticité illimitée dans l’art de souffrir, que j’observais consterné et excédé chez ma mère, n’était pas dans l’esprit de mon père. C’était sa forme à lui de générosité. 

Par ailleurs, alors que ma mère jouait à merveille son rôle d’hystérique viennoise, il m’avait très jeune mis en garde : « Ne te laisse surtout pas impressionner : elles sont toutes folles. » Un père parlerait-il ainsi à son fils aujourd’hui ? Et d’ailleurs que reste-t-il de l’esprit du stoïcisme ? 

A lire aussi, du même auteur: Les femmes se sentent-elles vraiment opprimées ?

Mon père me mettait aussi en garde contre la perfidie des femmes : leur but est moins de réduire l’homme à l’état d’enfant que de déchet. Je ne parvenais pas à le croire. Mais maintenant, un demi-siècle plus tard, en observant mes amis, je ne suis pas loin de lui donner raison. Certes, ils ont tous, ou presque, goûté au plaisir des sens, mais ce n’est pas ce qu’ils ont trouvé de plus plaisant, tout au moins après quelque temps. Mais comme le seul malheur est de se croire malheureux, ils n’en ont rien laissé paraître. Aussi finissent-ils tous par adhérer à l’Internationale des dégoûtés du genre humain, la seule Internationale dont on peut prédire avec certitude qu’elle ne disparaîtra jamais.

Eros, Thanatos et les Platters

Pour mon père, l’individu n’était qu’une bulle éphémère, partie quasi insignifiante de l’écume qui surgit avant de s’effacer. Conscient de la nullité de son état et des souffrances et illusions que lui procure cette nullité, l’individu qui réfléchit cherchera l’extinction, le retour à la nuit informe de l’universel. Annihiler, c’est rendre à la vie sa logique. Un mauvais démiurge a voulu, au sens le plus fort du terme, le cosmos. Fatigué de cet enfantillage, il en voudra très probablement l’extinction. Mon père, en prenant les devants, a anticipé sur ce qui ne manquerait pas de se produire. J’ai retrouvé cette compréhension quasi abyssale de la fatigue de l’être chez Freud. C’est sans aucun doute ce qui m’a poussé à faire ma thèse sur la pulsion de mort et la quête de Thanatos. 

Et pourtant, je suis encore là au soleil à écouter les Platters en lorgnant les filles….

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