jean marie lepen sarkozy

Les déclarations tonitruantes de Jean-Marie Le Pen à Rivarol sonnent un peu comme son testament politique : il rappelle toute l’admiration qu’il voue à Philippe Pétain, la suspicion dans laquelle il tient la démocratie, son ancrage à la droite de la droite et last but not least, son antisémitisme à peine dissimulé. C’en est visiblement trop pour Marine Le Pen qui a décidé d’en découdre avec lui. De tuer le père avant que la nature ne fasse son œuvre. C’est une question de crédibilité pour elle.

Il est probable qu’elle y parviendra. Il y aura des soubresauts, mais elle y parviendra. Car les nostalgiques de Pétain, de l’OAS ou les fachos qui sont aux racines du FN sont désormais au bord du tombeau comme leur chef de file. Avec l’enterrement de première classe que Marine le Pen prépare à son père, c’est un verrou qui saute à droite. Le Père était infréquentable, en le tuant, la fille devient beaucoup plus fréquentable. Et cette pseudo-virginité reconquise par la présidente du FN fera sans doute les affaires d’une UMP au bord de l’éclatement pour cause de recul historique (en dépit des gains électoraux en trompe-l’oeil lors des départementales)

Dans un précédent article, j’évoquais le scénario où Nicolas Sarkozy serait élu Président de la République en 2017. Il apparaissait que compte tenu du rapport de force à droite, il serait obligé de trouver un accord de gouvernement avec le FN. Rappelons avant toute chose que dans ce scénario, les députés FN entreraient massivement à l’Assemblée après avoir été en tête  au premier tour dans plus de la moitié des circonscriptions législatives. Ce rapprochement est inéluctable : l’UMP n’aura pas de majorité stable et le FN ne peut conquérir le pouvoir sans s’appuyer sur un parti de gouvernement. Mais cette convergence suppose un double mouvement idéologique.

Un mouvement de la future ex-UMP vers le FN sur le plan identitaire tout d’abord. Le noyau dur des électeurs UMP est tout autant  acquis aux thèses identitaires que l’électorat du Front national. Il suffit de parcourir le courrier des lecteurs du Figaro et de Valeurs Actuelles pour se rendre compte que la droite de la droite partage avec l’extrême-droite un socle de valeurs fortement imprégné par les thèses identitaires. Ces électorats ne demandent qu’à s’allier, reste à convaincre les états-majors.

Cette fusion identitaire sur la base des thèses anti-immigration du FN est possible parce qu’il y a désormais une forte composante légitimiste assumée (la droite de l’ordre) au sein de l’UMP aux côtés des bonapartistes (la droite sociale et républicaine)  et qu’on retrouve dans des proportions différentes ces deux composantes décrites par René Rémond au FN. Laissons pour l’instant de côté la droite orléaniste (la droite de l’argent) qui sortirait probablement de l’UMP à la suite de Juppé. Nicolas Sarkozy peut négocier avec le FN un programme ouvertement identitaire avec quelques mesures symboliques mais à l‘effet relativement limité : sortie de l’espace Schengen, instauration de quotas d’immigration, durcissement de la loi sur le voile islamique, renforcement de laïcité, restriction de certaines prestations sociales aux seuls français…

Un mouvement du FN vers l’UMP au plan économique, ensuite. Il faudrait que le FN fasse un pas non négligeable vers le noyau bonapartiste de l’UMP. En devenant euro-compatible. En effet, une UMP réduite à l’ex RPR peut accepter de remettre en cause une trop forte soumission aux injonctions de la Commission Européenne. Mais elle n’acceptera pas un programme « révolutionnaire » où d’emblée la France choisirait de sortir de l’Euro. Sarkozy est prêt à être dur sur la forme, mais il est sans doute résigné à être mou sur le fond. C’est pourquoi tous ceux qui souhaitent ce futur rapprochement entre UMP et FN attendent de ce dernier qu’il « dégauchise » son discours. La ligne Philippot sera de plus en plus contestée au FN : il incarne un FN qui se veut « révolutionnaire » au plan économique et débarrassé de tous ses oripeaux racistes et xénophobes au plan identitaire. Il est intéressant à cet égard de voir comment ceux qui, à l’instar d’Eric Zemmour, défendent ce rapprochement commencent à manger leur chapeau sur l’euro qu’ils ont pourtant voué aux gémonies. L’interview de Marine le Pen dans l’émission « Zemmour et Naulleau » est à cet égard éclairante : Zemmour y relaie les objections faites à une future dévaluation et se fait le porte-voix de ceux qui stigmatisent Philippot et sa ligne de gauche. C’est un signe précurseur de ce mouvement.

Ces deux mouvements sont possibles. Le FN allant à la rencontre de l’UMP sur le plan économique et la résultante « FN compatible » issue de l’UMP allant à la rencontre du FN au plan identitaire.

Le premier est possible parce que le FN n’est pas un parti révolutionnaire. Ceux qui voient en lui des « nationaux révolutionnaires » à l’égal des nazis se trompent sans doute. L’idéologie du FN, c’est avant tout une idéologie conservatrice, une idéologie de petits bourgeois qui se sentent les laissés pour compte de la République par ses grands hiérarques. L’histoire du FN et celle des Le Pen, en particulier, ce sont celles de l’arrivisme politique et financier : la manière dont les Le Pen se sont accaparé la fortune de Lambert est très éclairante. Il s’agissait pour eux d’aller vite dans la reconnaissance sociale et ses attributs parmi lesquels l’hôtel particulier à Montretout. Marine Le Pen ne laissera pas passer sa chance en 2017. S’il faut lâcher du lest sur l’euro et s’emparer de quelques ministères clés, elle n’hésitera sans doute pas car elle sait que le FN n’est pas en mesure de s’emparer seul du pouvoir. Le FN, c’est avant tout l’histoire de petits provinciaux avides de notabilité, d’entrées au Rotary Club et de places sous les ors de la République. Cette idéologie petite bourgeoise peut fort bien s’accommoder de ce que fut par le passé la doctrine économique du FN : l’exaltation du travail et de l’argent durement gagné, c’est-à-dire une ligne parfaitement compatible avec le « travailler plus pour gagner plus » de Sarkozy.

Le second est possible aussi : on sait combien Nicolas Sarkozy est proche des thèses identitaires. Aller plus loin dans ce sens qu’il n’y est allé par le passé ne lui posera sans doute pas de grands cas de conscience. Il suffit de l’écouter se laisser aller dans les travées du salon de l’agriculture pour comprendre combien il est compatible avec cette idéologie revancharde. Car comme les dirigeants du FN, il n’a jamais fait partie de la caste des grands commis de l’Etat et il serait sans doute satisfait de les mettre à l’écart. Et surtout, l’opportunisme occupe une telle place chez lui qu’il est capable de s’adapter à toutes les situations pourvu qu’elles ne remettent pas en cause la prééminence.

On voit que le scénario d’un pacte gouvernemental entre les sarkozystes et le Front national juste après les présidentielles de 2017 est une hypothèse très sérieuse. D’autant plus sérieuse que Nicolas Sarkozy a toutes les chances de l’emporter face à Juppé aux primaires et de l’emporter face à François Hollande pour la qualification au second tour des présidentielles. Ce scénario serait un deuxième enterrement pour le gaullisme. La première pelletée de terre fut jetée par Sarkozy en 2007 quand il a prétendu mettre fin au consensus national issu du CNR de 1945. La seconde pelletée pourra être donnée en 2017 par l’alliance avec les adversaires de toujours du gaullisme.

En renonçant à sortir de l’euro, Sarkozy bloquerait toute initiative révolutionnaire sur le plan économique et enfermerait la France dans un discours identitaire  fermé. Un discours de soumission sur le plan économico-politique et un discours « fort en gueule » sur le plan sociétal. Exactement l’inverse de ce que prônait le général de Gaulle : une France sûre de ses valeurs et ouverte au dialogue avec les autres peuples, mais intransigeante sur sa souveraineté économique et politique. Une France de la coopération et de l’ambition.

À l’inverse, le rapprochement de l’UMP et du FN, de l’ultradroite et de l’extrême droite sur les bases du double mouvement que nous avons décrit, conduirait au maintien consenti de la France sous la sujétion d’une politique économique bruxelloise tout en s’enfermant dans un discours de repli culturel et identitaire. Une France de la sujétion et de l’exclusion. Une France qui perd, car ses problèmes resteront entiers : le chômage de masse, la stagnation économique, le repli identitaire, le communautarisme seront non seulement toujours présents mais s’accroitront inévitablement. Dans la douleur et le désordre.

*Photo : CHAMUSSY/SIPA. 00612200_000018

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Xavier Théry
travaille dans un grand groupe de communication.
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