Maggy Biskupski s’est suicidée, dans la nuit du 12 au 13 novembre, avec son arme de service. Fondatrice d’une association de policiers en colère, elle militait contre les agressions dont ces derniers sont régulièrement victimes. Ceux qui véhiculent un discours anti-flics sur les plateaux télé verseront-ils une larme ?


« Il n’y a pas de suicides, il n’y a que des meurtres », disait Elsa Triolet. S’il est toujours difficile voire impossible de pénétrer le mystère insondable des âmes et ce qui peut pousser une personne à se suicider pour supprimer définitivement la souffrance en elle devenue trop insoutenable, on peut toutefois, avec lucidité et colère, considérer les facteurs qui facilitent ou encouragent cet acte tragique.

Une policière en colère

Maggy Biskupski s’est donné la mort avec son arme de service. Cette policière courageuse de la BAC des Yvelines avait fondé et présidait l’association « Mobilisation des policiers en colère », créée en réaction à l’attaque de policiers au cocktail Molotov en 2016 à Viry-Châtillon. Elle était devenue, à ce titre, une figure publique et emblématique du malaise des forces de l’ordre et de leur mobilisation, par-delà le jeu convenu des prébendes narcissiques et syndicales. Elle parlait aux caméras, parlait aux Français, elle leur disait leur réalité commune, aux flics et aux citoyens, à savoir cette insupportable violence délinquante qu’ils devaient affronter chaque jour ensemble. Elle fustigeait un système judiciaire remettant inlassablement dans le circuit les délinquants arrêtés la veille et le découragement induit chez ceux dont la vocation est de protéger. Elle parlait aux gens de la vraie vie, de celle qu’ils ont sous les yeux, de celle que les élites déconnectées qualifient de « sentiment d’insécurité ».

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Pour le prix de son engagement, de ce métier qu’elle exerçait avec passion et dont elle disait avoir toujours senti en elle la vocation, pour le prix de la vérité et de la mobilisation, elle était visée par une procédure de l’Inspection générale de la Police nationale pour manquement supposé à son obligation de réserve. On le sait, cette arme du « devoir de réserve » dont les seuls contours jurisprudentiels clairs concernent le défaut de loyauté envers l’employeur, alors même qu’en l’occurrence elle servait les intérêts de sa fonction avec dévouement et engagement, est désormais utilisée pour museler tous ceux qui, de plus en plus nombreux, dans les fonctions publiques d’Etat, territoriale et hospitalière, pensent autrement, exercent leur liberté d’expression à contre-courant du discours dominant. Ce sont des lanceurs d’alerte, et comme tous les lanceurs d’alerte du monde, on tente de les intimider, de les faire taire, et, pour les plus fragiles, de les briser. On ne peut pas affirmer que cette procédure l’a de manière directe conduite au suicide, il est encore trop tôt pour le déterminer et tout sera fait, le cas échéant, pour que l’on n’en sache rien. Mais on peut en revanche affirmer avec une certitude implacable que cette procédure ne l’aura pas aidée à ne pas se suicider.

Prise à partie par Yann Moix

Et qu’en pense le sinistre Yann Moix, de son suicide, lui qui invectivait la jeune femme de manière abjecte sur un plateau télé en raillant dans un registre scatologique une hypothétique couardise des policiers dans certains quartiers face aux racailles, présentées, elles, comme des victimes de harcèlement policier ? Voilà ce qu’il osait lui dire sur le plateau de Salut les Terriens le 22 septembre dernier : « Si vous venez dire ici que les policiers ont peur, vous savez bien que la faiblesse attise la haine: dire que vous chiez dans votre froc, alors que vous faites un métier qui devrait prendre cette peur en compte. »

Fera-t-il « dans son froc », pour se mettre à son niveau sémantique et mental, lorsqu’il ira à la levée de corps de la jeune et belle policière de 36 ans fracassée par l’incurie politique et la malfaisance sociale ? Peut-être ne sera-t-il pas invité. Peut-être d’ailleurs ne sait-il pas ce qu’est le quotidien d’un policier, qui en voit des dizaines chaque année, des corps sans vie, des corps meurtris, des corps souffrants.

Les réactions politiques sont unanimes pour déplorer et dénoncer ce drame. Comme à chaque fois. Comme à chaque fois on va reparler du fléau des suicides dans la police et la gendarmerie. Comme à chaque fois on va parler du manque de moyens alloués aux forces de l’ordre. Comme à chaque fois on va verser une larme. Comme à chaque fois on va faire un discours la main sur le cœur.

La voilà, votre « purge »

Mais qui rendra des comptes sur l’aspect concret de pression que représentait sur elle la procédure de l’IGPN ? Qui rendra des comptes sur la non-prise en compte de la souffrance au travail des policiers ? Qui rendra des comptes sur les territoires perdus de la République, livrés à la racaille et jamais repris par l’autorité ? Qui rendra des comptes sur les inepties sociologisantes expliquant aux Français et à leurs protecteurs armés (les gens d’armes) depuis des années dans des élucubrations insanes financées par l’argent public qu’il n’y a pas d’insécurité mais un sentiment d’insécurité, que les bourreaux sont les victimes, qu’il ne faut pas stigmatiser certains jeunes, certains quartiers ? Qui rendra des comptes sur la mansuétude judiciaire qui confère à tant de policiers l’impression quotidienne de vider l’océan avec une petite cuillère ? Qui rendra des comptes sur la visite de François Hollande au chevet de Théo, au mépris des forces de l’ordre ? Qui rendra des comptes sur les gauchistes haineux qui scandent dans les manifestations : « Tout le monde déteste la police », repris en cœur par certains militants politiques qui aujourd’hui versent leur petite larme de circonstance ? Qui rendra des comptes sur les ordres donnés de ne pas intervenir dans certains endroits pour ne pas créer de problèmes ? Qui rendra des comptes sur une société dans laquelle le jeune qui avait appelé à « purger » la police lors de la nuit de Halloween se sent autorisé aujourd’hui à porter plainte, considérant qu’on l’a mal traité ? Qui rendra des comptes pour toutes ces criminelles démissions ?

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Les policiers et les gendarmes sont aux avant-postes de tous ceux qui souffrent de l’insécurité aujourd’hui en France, et ils sont nombreux, de plus en plus nombreux : fonctionnaires, hospitaliers, enseignants, acteurs sociaux, pompiers, mais aussi professions libérales, petits entrepreneurs, commerçants, qui font face, bien souvent tout seuls, à la violence endémique d’une société devenue quasi anomique. Ce sont eux les « poilus » de l’époque actuelle, en première ligne sous la mitraille pendant que, comme toujours, des planqués à l’arrière du front se paient le luxe de les mettre en cause, de les culpabiliser, de les juger, de les déconsidérer.

Qui répondra ?

En démissionnant, Gérard Collomb a mis en garde en disant que la situation de l’insécurité était en train de basculer de manière critique, et quasiment irréversible. On aura beau jeu de lui répondre qu’il n’aura pas fait mieux que les autres. Mais qui répondra dans les actes au défi sécuritaire qui transforme, pour le moment, les policiers en cibles vivantes et, avec eux, tous les citoyens ?

Maggy Biskupski ne s’est pas suicidée. Elle a été suicidée par la lâcheté de ceux qui avaient pour mission, en la protégeant, de protéger la société tout entière.

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