Jacques Audiard étonne encore. Avec Les Frères Sisters, le réalisateur rompt complètement avec ses films précédents, s’attaque au western et livre un film sur l’amitié (mais pas que) qui le rapproche de son père. Chapeau bas.


On a donc vu le dernier film de Jacques Audiard, au titre si énigmatique, qui sort le 19 septembre sur nos écrans : The Sisters brothers, soit en français « Les Frères Sisters ». Car c’est un film tourné en Amérique et dans la langue de John Wayne que nous livre là le célèbre fils de Michel Audiard, et qui plus est, dans un genre ô combien américain : le western.

Autre chose qu’un film d’action

What, un frenchy si urbain et si arty s’attaque au genre le plus populaire du cinéma de l’âge d’or de Hollywood ? Voilà qui ne manquera pas d’étonner, tant les grands espaces, forêts, montagnes et mêmes plages du film sont loin des rues sordides de banlieue de ses grands films passés.

Disons-le, il s’agit – encore – d’un très bon film, qui a d’ailleurs déjà raflé un prix – celui du meilleur réalisateur – à la Mostra de Venise. Non, vous ne lisez pas Télérama ou les Inrocks, mais bien Causeur.

Comment écrire sur ce « western crépusculaire » (existe-t-il un western qui ne soit pas crépusculaire, d’ailleurs ? Un critique de ciné aurait-il un jour écrit autre-chose que le mot crépusculaire accolé au mot western ?) sans trop révéler l’intrigue ? Au-delà du synopsis aussi sec qu’un bourbon (deux chasseurs de primes, les frères Sisters, pourchassent un prospecteur d’or, aidés par un complice, évidemment, rien ne se déroulera comme prévu, mais rassurez-vous il y aura des bagarres, des saloons, du whisky, des flingues et des chevaux), ce film est autre chose qu’un film d’action.

Bien servi par quatre comédiens au meilleur de leurs performances – nous y reviendrons – ce long-métrage est un film sur trois niveaux.

Amitié, modernité, fraternité

D’abord, un beau film sur la fraternité, au sens premier du terme. Il faut voir ces deux frères, tueurs implacables, se chamailler, s’embrasser, s’entraider bref s’aimer comme seuls deux frères peuvent le faire depuis leur plus tendre enfance.

Ensuite, un film sur l’amitié. Pas l’amitié bourrue à laquelle on pourrait s’attendre s’agissant de cowboys, mais quelque-chose de plus rare au cinéma : la naissance de l’amitié.

Enfin, un film sur la modernité. Eh oui, au crépuscule succède l’aube, et c’est bien dans le clair-obscur de cette Amérique de la fin du XIXème siècle que l’on voit poindre, avec humour parfois, la naissance d’une société moderne, devant laquelle nos quatre protagonistes ne sont pas tous égaux.

Quatre hommes à ne surtout pas abattre

Comme promis, revenons sur les acteurs principaux.

D’abord, le trop méconnu et trop peu employé John C. Reilly trouve là l’un de ses meilleurs rôles. Il apporte en plus de son physique, toute la douceur et la naïveté nécessaires pour ce rôle de tueur sensible et protecteur.

Celui de son frère est tenu par Joaquin Phoenix, que l’on retrouve encore dans un rôle de torturé, écorché vif et imprévisible. Il y excelle, comme à son habitude, avec son grain de folie qui fait de lui un as de la gâchette tout à fait crédible.

Jake Gyllenhaal joue un détective, un peu dandy, mystérieux et trouble, et ajoute un rôle de plus à sa formidable filmographie éclectique.

A lire aussi: « Hostiles », un western trop incorrect pour Libé?

Enfin, la révélation du film, Riz Ahmed. Ce jeune acteur britannique, à la carrière naissante, campe une sorte de prospecteur/ingénieur attachant, peut-être le personnage le plus inattendu mais pas le moins inintéressant du film, celui autour duquel l’intrigue prend forme. Assurément, sa prestation lui ouvrira les portes de nombreux rôles.

La balade de Jacques et Michel

Terminons par le réalisateur, Jacques Audiard. Comment ne pas voir, à travers ce film à la tendre dédicace, une forme d’hommage à sa famille ? C’est peut-être inconscient, mais s’il y a bien un scénariste et réalisateur qui aura magnifié l’amitié des hommes au cinéma, c’est bien son père. Or, jusqu’à présent, ce sont plutôt les solitaires (Kassovitz, Rahim) et les amoureux (Cassel, Duris) qu’il aura filmé. Jacques s’essaie lui aussi à l’amitié si chère à Michel, et cela lui réussit.

Ajoutons, et c’est important tant les films français sont souvent économes de moyens techniques, que la photo est magnifique et la bande-originale tout aussi fine, et voilà autant d’arguments en plus pour vous inciter à enfiler vos bottes et votre stetson pour vous rendre au cinéma le plus proche.

Lire la suite