En France, les débats féministes révèlent une fracture générationnelle. Qui nous renvoie à un Mai 1968 entamé dans les résidences universitaires, alors maisons closes à toute sexualité.


La boîte de Pandore est ouverte, et ne se refermera pas de sitôt. Il y aura un avant et un après. Le 23 octobre 2017, Ronan Farrow, fils des comédiens et réalisateur Mia Farrow et Woody Allen, signe une enquête dans le New-Yorker : celle qui révèle le comportement pathologique d’Harvey Weinstein à l’égard de nombreuses comédiennes. L’objet n’est pas de contester des faits délictuels ni leur révélation, mais de s’interroger sur la méthode choisie. Ronan Farrow, 29 ans, a peut-être voulu tuer publiquement son père, par personnes interposées, une fois pour toutes. Et il va peut-être réussir, au vu des récentes réactions hypocrites de comédiens qui font mine de découvrir le pot-aux-roses.

#Balancetonporc, un conflit de générations…

En 1991, Woody Allen transgresse et crée une violente polémique. Il a entamé une relation symboliquement incestueuse avec la fille adoptive de sa compagne Mia Farrow : Soon-Yi a 20 ans, lui 56. Peu après, il est accusé d’attouchements sexuels sur Dylan, 7 ans, sa fille adoptive et demi-sœur de Ronan, seul enfant naturel du couple. Les charges sont finalement abandonnées par la justice américaine mais, depuis, Dylan maintient son témoignage. On dit que la vengeance est un plat qui se mange froid, en l’occurrence, il serait plutôt congelé. La cinématographie du père est tellement remplie de psys qu’on aurait pu imaginer sa famille portée sur la chose : des confidences dans le secret d’un cabinet, par exemple. Mais la publicité peut ruiner la réputation d’un vieil homme qui travaille encore, et surtout, sa postérité. S’agirait-il d’un remake de Festen à la sauce Farrow ?

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Rien de tel chez nous : en France, le monde du cinéma est revenu au temps du muet. Mais le 10 janvier, cent femmes – artistes, intellectuelles, journalistes, gynécologue, psychanalyste… – font entendre dans Le Monde la première voix dissonante après des mois de #balancetonporc. Le lendemain, trente militantes féministes s’insurgent, emmenées par Caroline de Haas, 37 ans, dont la carrière est passée par l’UNEF – au passage, l’a-t-on entendu sur les révélations de militantes harcelées à l’UNEF des années durant ? Le métier de ces trente femmes est peu connu : question de génération, elles n’ont pas (encore) la légitimité des Catherine Deneuve, Ingrid Caven, Catherine Millet, Elisabeth Lévy… Bien que la plus jeune parmi ces dernières ait 36 ans – Peggy Sastre – on peut lire une fracture générationnelle entre les pro et les anti #balancetonporc. Oui, on en saura toujours d’avantage après avoir roulé sa bosse. Oui, on relativise forcément – à part Sandra Muller – après de nombreuses expériences, sexuelles ou autres. Non, une vie ne se limite pas à une mauvaise rencontre dans le métro ou au théâtre. Mademoiselle Besson, 27 ans, pourrait y réfléchir. Chanceuse invitée VIP à l’Opéra, surveillée par un garde du corps, elle s’est bien défendue contre la main baladeuse sur le moment, elle aurait pu tourner la page. Pourquoi ressasser, 7 ans plus tard ?

… et une crise d’adolescence ?

Ce fossé générationnel semble creusé par un écueil universel : les aînés ont du mal à convaincre les plus jeunes du désagrément relatif de certains malheurs. Tous les parents en font l’expérience. Mais il faut aussi considérer le « syndrome Mai 1968 », propre à la France. Depuis que les contestataires de l’époque ont raillé le « sois jeune et tais toi » qui leur était imposé, la parole mature est devenue inaudible. En quelques décennies, on aura tout vu : de naïves communautés néo-rurales livrées au mâle dominant, une autorité adulte mise à bas et son corollaire, l’impossible sélection scolaire, jusqu’à l’écriture dite « inclusive », dernier rejeton difforme d’une police culturelle…

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Compréhensible sur le moment, dans une société étouffante, cette primauté systématique à la « pensée jeune » vit peut-être, grâce un président de 40 ans marié à une femme expérimentée, ses derniers jours. C’est ici qu’un sujet se relie à l’autre, que #balancetonporc rejoint Mai 1968, à cinquante ans d’intervalle pile-poil : une collision historique aussi imprévisible qu’excitante.

Retour vers avril 1968

Car dans la genèse de la révolte estudiantine, il est aussi question de cul mais d’un cul interdit. Certes, dès octobre 1967, le campus de Nanterre s’insurge contre les mauvaises conditions d’études : les baby-boomers devenus grands, il y a crise du logement à la Fac. Mais la sexualité interdite sur le campus est aussi un gros sujet. Le 8 janvier 1968, l’inauguration de la piscine universitaire confronte le ministre François Missoffe à Daniel Cohn-Bendit. Dans ton Livre blanc de la jeunesse, dit en substance le jeune au vieux, tu as oublié le chapitre « vie sexuelle ». Lassés de devoir faire chambre à part, le 14 février, les garçons envahissent – pénètrent ?! – la résidence universitaire des filles. Demande exclusivement masculine ? Les étudiantes se sont-elles senties harcelées ? On en doute, mais il sera intéressant d’interroger les survivantes.

Il n’est plus question aujourd’hui de « jouir sans entraves » : le tragique SIDA est passé par là, et de nouvelles envies de couples. Mais après cette brèche salutaire dans les relations inter-sexes, plus personne n’a fait marche arrière. Il y a eu là aussi, un avant et un après. Gageons que parmi les 100 signataires du Monde, de nombreuses femmes ont vécu, autour des années 1968, une jeunesse corsetée, sans aucune envie d’y revenir. Comme on les comprend.

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