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Faut-il vraiment désexcommunier Luther?

Selon lui, les juifs sont des "serpents venimeux, cruels, vindicatifs et retors, des assassins et des enfants du diable"...

Faut-il vraiment désexcommunier Luther?
Portrait de Martin Luther par Lucas Cranach l'Ancien © EPD-BILD NORBERT NEETZ / DPA / DPA PICTURE-ALLIANCE VIA AFP

À l’occasion du 500e anniversaire de l’excommunication de Luther, initiateur du protestantisme, un groupe de théologiens catholiques et luthériens plaide pour la levée de cette dernière, dans un souci d’œcuménisme. La frange progressiste de l’Église, moins soucieuse d’unité vis-à-vis de son aile conservatrice, devrait peut-être y réfléchir à deux fois et (re)lire les propos du théologien allemand sur les juifs ou les musulmans…


Chacun se rappelle le tsunami qu’avait provoqué dans l’Église catholique et au-delà l’« affaire Williamson », du nom de cet évêque catholique intégriste dont l’excommunication avait été levée par Benoit XVI en 2009 alors que l’intéressé avait, peu de temps auparavant, nié l’existence des chambres à gaz et minoré considérablement le nombre de victimes juives de la Shoah. Rome avait eu beau jeu de plaider la bonne foi et d’expliquer qu’elle n’avait pas eu connaissance, avant de prendre sa décision, de ces propos révisionnistes. Mais le mal était fait et certains avaient souligné que, à l’heure d’internet, une telle ignorance n’était pas excusable. « Le Vatican ne connaît-il pas Google » ? s’était-on ému.

Jusqu’en 1536, Luther s’était montré plutôt ouvert à l’égard des juifs, espérant que ceux-ci se convertissent à la nouvelle foi. Mais, ce rêve s’étant dissipé, il lance, en 1543, un brûlot d’une violence inouïe…

Or, plus de dix ans après, une semblable bévue pourrait à nouveau se produire, puisqu’un groupe de théologiens catholiques et luthériens allemands ont demandé au pape François la levée de l’excommunication d’une personnalité historique qui, en matière d’antisémitisme, est à Mgr Williamson ce que, en matière militaire, la bombe atomique est à l’arbalète.

Un Luther bien peu catholique

En effet, Martin Luther – c’est bien du grand réformateur protestant qu’il s’agit – ne s’est pas contenté de lancer ses saillies contre le pape, l’Antéchrist spirituel. Il s’en est également pris aux juifs en des termes peu amènes (c’est un euphémisme), termes que nos théologiens allemands pourront facilement lire dans leur langue maternelle.

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À vrai dire, jusqu’en 1536, Luther s’était montré plutôt ouvert à l’égard des juifs, espérant que ceux-ci se convertissent à la nouvelle foi. Mais, ce rêve s’étant dissipé, il lance, en 1543, un brûlot d’une violence inouïe, Des juifs et de leurs mensonges, afin, écrit-il, d’« avoir ma place parmi ceux qui s’opposent aux activités diaboliques des juifs ».

D’abord, notre ancien moine se livre à des remarques d’ordre général : les juifs forment un « peuple misérable, aveugle et insensé », ce sont des « menteurs endurcis, aveugles et répugnants », des « serpents venimeux, cruels, vindicatifs et retors, des assassins et des enfants du diable ». Il expose, ensuite, les raisons de tels sentiments… bien peu évangéliques : « ils sont les seigneurs et, nous, leurs valets, oui leur bétail ». Et de préciser : « Ils gagnent de l’argent et des biens en nous laissant travailler à la sueur de notre front, pendant qu’ils restent assis derrière leur poêle, sans rien faire, à péter et faire rôtir des poires… Avec leur maudite usure, ils nous retiennent captifs, nous et nos propriétés ». Quant aux fameux crimes rituels, s’il n’est pas établi avec certitude qu’ils les commettent, ils en seraient bien capables : « … les livres d’histoire les accusent souvent de contaminer les puits, d’enlever et de pourfendre des enfants. Ils le nient, bien évidemment. Que cela soit vrai ou non, je sais qu’ils possèdent la volonté prompte et totale de faire de telles choses, secrètement ou au grand jour le cas échéant ».

Le dossier de réhabilitation reste fragile…

On aurait pu croire que notre réformateur, face à ces « gringalets paresseux et ces ventres indolents », prêche l’amour des ennemis. En fait, pas vraiment. Il recommande, au contraire, « de mettre le feu à leurs synagogues et à leurs écoles », de « raser et détruire les maisons des juifs », de « retirer leurs livres de prières et les écrits talmudiques » et de confisquer « leur fortune en argent et en or ». Mais un doute l’étreint : ces solutions sont-elles véritablement efficaces à long terme, car « même si nous brûlons les synagogues et leur interdisons de louer Dieu, ils continueraient à le faire en secret » ? La vraie solution est donc ailleurs : « à mon avis, il faut nous séparer d’eux. Il faut les expulser de notre pays ».

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À la lumière de ces citations (qui pourraient être multipliées à l’infini, mais l’antisémitisme, c’est comme la pornographie, à la longue, c’est lassant), le dossier de réhabilitation de Luther semblerait mal parti, à tout le moins à la lumière de l’expérience de l’affaire Williamson.

Les journalistes et les théologiens ne connaissent-ils pas Google ?

Mais, il n’est pas certain que, aujourd’hui, en ces temps d’islamo-gauchisme en fusion, cette expérience soit encore pertinente. D’ailleurs, l’hebdomadaire catholique La Vie, qui, après l’affaire Williamson, avait lancé un « appel des intellectuels catholiques contre le négationnisme dans l’Église », n’a pas hésité à évoquer complaisamment l’appel des théologiens allemands à la levée de l’excommunication de Luther. Mais peut-être les journalistes de La Vie ne connaissent-ils pas Google…

Heureusement, pour qui voudrait s’opposer à cette réhabilitation, il reste dans le dossier une pièce qui pourrait être d’un grand poids depuis que l’islamophobie est devenue tendance. Dans son livre La guerre contre les turcs, notre réformateur n’hésitait pas à décrire les musulmans comme des assassins et des dépravés et, horresco referens, de qualifier Mahomet de « prophète de l’Antéchrist » et de « bête de l’Apocalypse ».

Nous nous permettrons donc respectueusement de transmettre cette pièce à la Nonciature, pour une information éclairée du Saint-Père !

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Collaborateur au mensuel "La Nef"

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