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L’égalité à tout prix ?

L’égalité à tout prix ?

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À en juger par l’actualité récente, la question de la place des « riches » dans la société française est redevenue un problème majeur, alors même que, depuis les années 1980, le Parti socialiste lui-même semblait s’être, bon an mal an, accommodé d’une certaine extension des inégalités. Nicolas Sarkozy passait pour le « président des riches » ; son successeur, qui a toujours dit qu’il n’aimait pas les riches, affiche une politique fiscale moins favorable aux plus fortunés, qui touche à la fois les revenus et la fortune. Si l’on s’efforce de trouver une cohérence dans ces discussions, et si l’on étend l’analyse à d’autres démocraties contemporaines, il semble néanmoins que le débat ne se laisse pas réduire à la simple opposition entre une gauche attachée à l’égalité et une droite indifférente à l’injustice sociale. Il existe en France une tradition égalitariste radicale, qui commence avec la Révolution et a aujourd’hui un porte-parole talentueux en la personne de Jean-Luc Mélenchon ; le symétrique parfait de cette sensibilité n’est pas français mais américain : c’est le courant incarné par le Tea Party, qui a d’ailleurs, lui aussi, des origines révolutionnaires dans la révolte antifiscale des Insurgés de 1776.[access capability=”lire_inedits”] En fait, la plupart des positions s’inscrivent dans un spectre beaucoup plus restreint ; le problème majeur reste celui de la redistribution, dans le cadre d’une économie de marché plus ou moins « régulée », et il me semble que le sens commun d’aujourd’hui reste assez fidèle à la ligne définie dans la Théorie de la justice : le meilleur système serait celui dans lequel, dans le respect des libertés, les inégalités elles-mêmes seraient justifiées si et seulement si elles tournent au bénéfice des plus défavorisés, et c’est dans ce cadre commun que s’inscrivent les propositions de la gauche et de la droite. Je propose ici de déplacer le problème, en m’intéressant moins à la mesure des inégalités qu’à leurs effets moraux et aux types d’hommes que produisent aujourd’hui nos sociétés.

À la belle époque de l’État-providence, le regretté Daniel Bell avait fait une objection intéressante aux bons apôtres qui invitaient les anciennes classes dirigeantes à s’accommoder de la réduction des inégalités dès lors que, grâce à la croissance, les pauvres pouvaient améliorer leur condition sans que la fortune ou le revenu des riches en soient affectés. En fait, disait Daniel Bell, la condition des privilégiés ne pouvait pas manquer d’être affectée par l’enrichissement général puisque, d’un côté, des biens plus largement distribués perdaient ipso facto de leur valeur et que, de l’autre, la base de cet enrichissement résidait dans l’augmentation des salaires des plus pauvres – et donc dans la réduction de la capacité des riches à faire travailler d’autres hommes pour leur bien-être ou pour leur prestige.  L’évolution de nos sociétés a indirectement confirmé l’analyse de Bell : la crise de l’État-providence et le développement d’une nouvelle classe de « riches » n’a peut-être pas appauvri  les classes moyennes et populaires, mais elle a considérablement modifié leur condition, dans un sens qui n’est pas vraiment favorable : elle distend les liens entre le peuple et la partie la plus élevée de l’élite,  à qui elle redonne plus de pouvoir, et elle modifie en profondeur la structure de la consommation.  Le fait majeur est sans doute que, même si le « niveau de vie » moyen n’a pas diminué, des biens qui constituaient jusqu’alors un « luxe » accessible ou même un objectif « normal » sont devenus définitivement hors d’atteinte pour la plupart des consommateurs.

Pour prendre un exemple anecdotique, il est sans doute vrai que la qualité moyenne des vins s’est améliorée, mais il est certain que les grands crus de bordeaux ou de bourgogne sont devenus littéralement « hors de prix » pour des catégories sociales qui, autrefois, pouvaient en boire dans de « grandes occasions ».  Plus sérieusement, l’évolution du marché immobilier modifie en profondeur la population de villes comme Londres, New York et même Paris,  dont le centre est progressivement déserté par les classes moyennes au profit de propriétaires dont beaucoup n’y habitent qu’occasionnellement ; là où, il y a trente ans, un ménage d’agrégés pouvait sans trop de peine acheter un appartement au centre de Paris, les professeurs d’Université d’aujourd’hui vont s’installer en banlieue – et les librairies sont progressivement remplacées par des boutiques de vêtements. On aurait d’ailleurs tort de croire que ce phénomène est  limité à quelques métropoles, car il affecte aussi une grande partie du monde rural, où les anciennes populations cèdent progressivement le pas à de nouvelles classes moyennes supérieures mieux adaptées à la nouvelle société démocratique et « mondialisée » : le Lubéron de Jean-Pierre Le Goff vit sous la même loi que Manhattan et Brooklyn.

Curieusement, le retour des « riches » n’a nullement mis fin aux revendications égalitaires,  mais elle les a déplacées vers les valeurs et vers la politique de la reconnaissance tout en dessinant de nouvelles combinaisons entre les intérêts pour aboutir à un changement assez profond de l’idéal des élites – qui n’est pas sans effet sur le peuple. Le taux marginal de l’impôt sur le revenu a baissé (au bénéfice des « vraiment riches »), mais les politiques publiques ont été réorientées dans le sens d’une équité que l’on veut redistributive mais qui est beaucoup moins favorable que les dispositions antérieures à la classe moyenne ou plutôt à la middle class[1. Je dis ici « middle class »,  car il me semble que, dans le français d’aujourd’hui, l’expression « classe moyenne » a cessé de désigner le groupe social intermédiaire entre le peuple et les classes supérieures pour renvoyer aux personnes ou aux ménages proches du revenu moyen ou médian : le « peuple » a disparu du langage courant en même temps que les classes moyennes.] française (déplafonnement des cotisations sociales, plafonnement du quotient familial, multiplication des prestations sous conditions de ressources). Les universités, qui sont par ailleurs au bord du collapsus, sont restées à peu près gratuites, mais les formations supérieures les plus courues sont de plus en plus chères : les droits d’inscription pratiqués à Sciences Po ou dans les écoles de commerce permettent à la fois de financer quelques bourses aux étudiants issus des minorités et de décourager les fractions les moins prospères des anciennes classes moyennes et supérieures. L’hypocrisie sociale n’a certes pas disparu, mais elle valorise aujourd’hui les valeurs « expressives » plus que la  culture générale, réputée élitiste[2. Voir sur ce point les remarques de Régis Debray sur Proust, qui font regretter l’époque où Madame Verdurin protégeait Vinteuil et découvrait les Impressionnistes.], et les riches d’aujourd’hui sont sans doute la première aristocratie de l’Histoire à se vanter de travailler[3. J’emprunte cette remarque à Georges Liébert.] (ce qui ne la rend ni plus douce ni moins cupide).

Tout en affichant de grandes ambitions égalisatrices, la politique actuelle s’inscrit dans le même mouvement général que celle qui l’a précédée, avec simplement une articulation plus simple entre le niveau national et le niveau européen : les plus dynamiques (ou les plus anciennement dynamiques) iront se réaliser en Angleterre (ou se reposer en Belgique) en attendant le retour de la croissance[4. N’oublions pas que la taxe de 75% sur les revenus exceptionnels, une fois redéfinie conformément aux exigences du Conseil constitutionnel, est de toute façon réputée « provisoire ».], mais la majorité des nouveaux « koulaks » resteront en France pour alimenter une solidarité dont ils bénéficieront de moins en moins, quitte à chercher, pour leurs rejetons, les moyens de sortir de la médiocrité commune. Une partie des plus riches quittera sans doute le territoire français, créant ainsi un déficit de revenus fiscaux que devra compenser le reste des classes supérieures, mais cela ne signifie pas que la société française redeviendra vraiment plus égalitaire. En fait, on risque plutôt de voir se renforcer une tendance que déplorait le candidat François Hollande : la constitution d’une élite indifférente au sort de la société française parce qu’elle a les moyens de réaliser ses ambitions au dehors sans rompre totalement avec la nation. La société française sera en apparence plus égalitaire parce qu’une partie importante de ses richesses ne sera plus investie ni consommée en France ; d’un autre côté,  l’égalité des conditions aura fait d’importants progrès – et les exilés fiscaux susciteront moins de colère que d’envie chez leurs concitoyens qui, dans le fond, se diront qu’ « à leur place, ils auraient fait pareil ».[/access]

Janvier 2013 . N°55

Article extrait du Magazine Causeur


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