Entretien avec Anne Coffinier, diplomate, ancienne élève de l’ENA et de l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm et présidente de l’association « Créer son école »


 

Anne-Sophie Nogaret. Anne Coffinier, vous lancez une nouvelle initiative, «  Liberté pour l’école », destinée à faire émerger une transition éducative en France: la mort de l’école républicaine est-elle donc actée ?

Anne Coffinier en mars 2018. Image: capture d'écran Bourdin direct / Facebook
Anne Coffinier en mars 2018. Image: capture d’écran Bourdin direct / Facebook

Anne Coffinier. L’ « école républicaine » est un terme polémique, parce qu’il sous-entend que les autres formes d’instruction seraient non-républicaines ! Pourquoi pas réactionnaires ou carrément contraires aux valeurs de la République ? Dans cette vision des choses, seule l’école publique serait « républicaine ». Or, premier constat, personne ne sait plus très bien ce que sont aujourd’hui « les valeurs de la République » ni qui les incarne sur l’ensemble du territoire national. Ensuite, réduire l’école à sa seule version publique, c’est faire l’impasse sur d’autres formes d’instruction dont certaines sont en train de bouleverser la donne éducative dans notre pays, au point que même l’Education nationale s’en inspire. Enfin, si l’école publique a sa légitimité, historique et juridique, l’Etat ne saurait prétendre pour autant – il le fait d’ailleurs de moins en moins – au monopole de la formation des esprits, sans risquer de verser dans le totalitarisme. Fort heureusement, nos juges constitutionnels et administratifs veillent sur la liberté des parents et de la société civile à s’investir dans le champ éducatif et scolaire.

Il faut sortir de la logique de l’éducation administrée, l’éducation subie. Les institutions scolaires ne sont que des moyens au service de l’éducation des enfants. N’inversons pas les choses

Peut-on aller jusqu’à délivrer l’acte de décès de l’ « école publique » ?

Je ne le crois pas, sauf à voir dans l’école publique cette image d’Epinal de la fin du XIXe siècle, d’écoliers en blouse blanche acquérant partout en France le même savoir au même moment, dans les mêmes conditions ou presque… Cette école-là est révolue, tout simplement parce que le monde a changé et, avec lui, le rapport que nous entretenons avec la connaissance, les modalités de son acquisition, les modes de vie, les aspirations… Et c’est peut-être le pire : la méritocratie s’est érodée. L’école n’assure plus son rôle d’ascenseur social parce qu’elle n’en a plus les moyens. Elle ne libère plus, n’émancipe plus comme elle le faisait autrefois. Ce qui subsiste de l’école publique n’a rigoureusement rien à voir avec l’idée authentiquement révolutionnaire de Jules Ferry. Le principal atout de l’école publique aujourd’hui est d’être une garderie gratuite, ouverte de 8h à 18h…

Vous êtes très sévère. Pas sûr que les enseignants apprécieront… 

Bien évidemment, les professeurs sont souvent exceptionnels. La caricature qu’on en fait est souvent inacceptable. Ils se battent, jour après jour, pour faire aimer et acquérir le savoir à leurs élèves. Mais c’est souvent malgré l’institution, au mépris de leur santé et sans cohérence d’un cours à l’autre ou d’une année sur l’autre. Le suicide d’une directrice d’école, survenu il y a quelques jours, en témoigne suffisamment. Les professeurs souffrent. Prenez le débat sur le l’orthographe. Combien de professeurs restent convaincus de sa nécessité tout en obéissant malgré eux aux consignes de correction tendant à la tenir pour quantité négligeable ? Pour autant, on ne redouble plus, on ne sanctionne plus l’orthographe et la logique déliquescentes, on laisse dépérir des élèves en perdition et on avance tous- ensemble- tous -ensemble jusqu’au bac… avant d’être abandonnés à l’enseignement supérieur, sommé de gérer des millions d’étudiants qui n’ont ni les bases ni les habitudes de travail qui permettent de réussir leur parcours supérieur. C’est une priorité nationale que de sortir de ce dispositif absurde, source de gaspillage et de souffrance.

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On peut le déplorer, mais la nostalgie n’est pas un programme d’action. L’école publique a été conçue dans et pour une France homogènene d’un point de vue culturel, et peu encline aux doutes, dans laquelle les figures de l’autorité étaient fortes et le culte du savoir largement partagé. Cette école ne parvient pas à s’adapter de manière convaincante à une France qui se sent sortie de l’Histoire, qui doute trop souvent de la capacité du savoir à nous arracher à la barbarie et aux conduites autodestructrices.

Cependant, rien ne nous oblige à renoncer aux objectifs de l’école publique qui nous étaient chers, au premier rang desquels la possibilité pour des élèves issus de milieux sociaux différents d’étudier ensemble, la transmission à tous de l’amour de la France, et la mise à disposition des plus doués, sans distinction, des moyens  de s’élever socialement.

Nous devons trouver les moyens de créer des écosystèmes d’apprentissage qui impliquent des écoles, des familles et d’autres acteurs éducatifs qui arrachent les enfants à cette panne de sens, tout en le faisant de manière suffisamment inclusive pour que toujours plus d’enfants en bénéficient. Mon idée est d’encourager les initiatives individuelles pour favoriser un cercle vertueux, par le biais du travail intellectuel et du courage politique. Il faut tenir compte de l’état actuel de la société pour inventer des solutions réalistes.

Justement, parlez-nous du cadre de cette proposition. Vous avez dit récemment en conférence de presse vouloir défendre une « liberté d’enseigner qui ne se limite pas au hors contrat » : cela implique-t-il la disparition des catégories enseignement public/sous contrat/ hors contrat ? Quel serait le rôle de l’Etat dans ce système scolaire libéralisé ?

La liberté d’enseigner est une liberté dont tout acteur éducatif est légitime à se saisir. Ce ne doit plus être l’apanage du secteur éducatif hors contrat. L’enseignant à l’école publique jouit d’une liberté professionnelle inaliénable. La loi lui reconnait : c’est la liberté d’enseignement. C’est pourquoi un ministre ne peut pas imposer une méthode pédagogique à un professeur, en tout cas pas directement. Le professeur a le devoir d’enseigner en conscience selon les méthodes et les programmes qui lui semblent pertinents. Il n’est pas un exécutant de la rue de Grenelle. Cela est également vrai pour l’enseignement privé sous contrat, dont on pourrait croire qu’il est essentiellement libre, mais qui a paradoxalement de nombreuses marges de liberté à reconquérir.

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A l’heure où le baccalauréat est en voie de disparition, disparaît aussi le monopole de la collation des grades d’où l’Etat tirait sa force. Pourquoi ne pas définir des standards privés auxquels les élèves se prépareraient ? Aujourd’hui, des bons résultats à Kangourou ou Animath sont bien plus valorisés que les notes au bac ou le dossier scolaire… Le moment est venu de repenser l’offre éducative et son financement, non pas à partir d’une typologie administrative d’établissements, mais par rapport aux besoins éducatifs des enfants. En cessant d’avoir peur de la variété des parcours. S’ils ne sont pas engagés dans leur formation, les élèves échouent. Or, faire des choix est déterminant pour la motivation de s’investir. C’était d’ailleurs l’intuition qui a conduit le Ministre Blanquer dans sa réforme du bac. On peut aller bien plus loin encore. Il faut sortir de la logique de l’éducation administrée, l’éducation subie. Les institutions scolaires ne sont que des moyens au service de l’éducation des enfants. N’inversons pas les choses.

Je ne vois toujours pas le rôle de l’Etat dans votre logique…

A l’Etat, il revient d’instituer un système d’objectifs d’apprentissage minimaux au regard des droits de l’enfant et des besoins de la société. A la puissance publique de mettre en place un système de régulation de l’offre scolaire au regard des standards objectifs qu’il lui reviendra d’agréer. Enfin, il convient que l’Etat instaure un système de financement qui permette aux familles de financer des parcours éducatifs associant, autant que de besoin, différents types d’écoles ou de structures éducatives. Parce que l’éducation est un processus inclusif, et de longue durée. Elle ne se réduit pas qu’à l’école.

Votre initiative « Liberté pour l’école » a notamment pour vocation de « susciter les projets éducatifs au lieu de les accompagner », avez-vous dit. Concrètement, comment comptez-vous faire pour détecter des besoins éducatifs qui ne sont pas encore exprimés ?

Pendant mes dix ans à la Fondation pour l’école, j’ai constaté que la création de nouvelles écoles indépendantes pâtissait de plusieurs problèmes: les professeurs avaient rarement un tempérament d’entrepreneur, et nombre de pédagogues de génie échouaient ou renonçaient à créer une école parce qu’ils ne savaient pas s’entourer de gestionnaires et de financiers capables de donner corps à leur projet.

L’opposition pédagogisme / instructivisme joue comme un piège qui nous empêche de concevoir de bonnes approches éducatives

J’ai constaté aussi que presque aucun projet ne savait unir la transmission ambitieuse de notre culture classique occidentale à la préparation à la vie réelle, laquelle exige l’utilisation des outils contemporains d’apprentissage. Beaucoup d’écoles ont du mal à digérer la révolution numérique, par exemple. Il est temps d’être proactif et de faire émerger des nouveaux projets, de les accompagner mieux dans la partie pédagogique, en unissant des compétences et des énergies pour faire émerger l’école de demain. Or, certaines écoles restent cantonnées à une approche très classique de l’enseignement, alors même qu’elles voient que cela fonctionne mal !

Pourriez en donner un exemple concret ?

Bien sûr. Prenez la question de l’apprentissage des langues. Il exige des innovations pédagogiques à la fois évidentes et urgentes. Certaines écoles n’y sont tout simplement pas prêtes. D’autres, sous prétexte d’innovation, jettent aux orties toute la culture classique! Il faut trouver les moyens de faire advenir une synthèse intelligente, qui allie transmission et innovation pédagogique, rigueur et modernité. L’opposition pédagogisme / instructivisme joue comme un piège qui nous empêche de concevoir de bonnes approches éducatives.

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L’initiative « Liberté pour l’école » vise donc à faire émerger des écoles diverses, répondant à des besoins divers. Or, ces besoins peuvent être par exemple ceux des islamistes notamment les Frères musulmans… Y aura-t-il un contrôle ? Si oui, par qui serait-il exercé ?

En France, les plus grosses écoles musulmanes appartiennent en effet à la mouvance des Frères musulmans. Mais il faut bien voir qu’elles sont sous contrat. C’est le cas d’Al Kindi dans la banlieue lyonnaise ou d’Averroès à Lille, ce qui signifie que leurs profeseurs sont payés par l’Education nationale. Cela montre bien que le problème n’est pas spécifique au secteur hors contrat… L’attitude de Xavier Bertrand qui vient de suspendre les subventions de la Région à Averroes illustre bien le malaise. Par ailleurs la liberté de l’enseignement peut, comme toute autre liberté, être détournée… A ce compte-là, c’est de la démocratie qu’il faut sortir pour réduire nos vulnérabilités à l’instrumentalisation de notre démocratie par les islamistes.

Il est inapproprié de traiter au niveau de l’école une question qui relève de la politique générale, à savoir quel islam est compatible avec notre pays, et ce qu’il faut faire quand, dans certains lieux, l’islam enseigné et vécu ne l’est pas. C’est au législateur de préciser courageusement ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Étouffer le développement des écoles libres pour lutter contre l’islamisme radical n’est pas la solution.

Comment ces écoles diverses pourraient-elles remplacer l’école « creuset de la Nation » ? Comment enseigner le commun dans des structures si différentes y compris idéologiquement ?

L’école est le creuset de la Nation pour autant qu’un sentiment d’appartenance à la Nation s’y forge et qu’une culture française commune y soit transmise aux élèves. Nous sommes loin du compte, d’abord parce que l’amour de la France est devenu un gros mot pour l’Education nationale, et que l’état d’esprit dominant est celui de la déconstruction des mythes et des croyances, à commencer par la foi dans le destin français. Dans ce contexte, n’importe quelle école qui transmettra l’histoire et la littérature françaises sera davantage un creuset national que l’école publique.

Le numérique présente bien des dimensions négatives dont il faut protéger les enfants

On ne peut s’intégrer qu’à quelque chose qu’on admire, dont on pressent la troublante et vibrante énergie. Comment vouloir « faire société » avec des gens qui ne partagent que la passion de se battre la coulpe ensemble sur les poitrines de leurs ancêtres ?

Par ailleurs, l’école libre n’a pas à être au service d’une idéologie, quelle qu’elle soit. Elle a vocation à donner les outils et le goût de la recherche de la vérité, ce qui est très différent. Son salut réside dans l’excellence académique. C’est pourquoi il est décisif que la liberté d’enseigner soit accompagnée par une exigence de transparence et d’évaluation, laquelle appelle en amont la création de normes librement développées ou choisies par les écoles, après avoir été agréées par l’Etat.

Pour revenir à une dimension concrète, l’initiative « Liberté pour l’école » n’a pas pour vocation de financer les écoles. D’où viendrait donc le financement ?

Les écoles associatives à but non lucratif peuvent de toute façon être financées directement par des dons ouvrant droit à déductibilité fiscale à l’impôt sur le revenu et sur les sociétés. Notre initiative « Liberté pour l’école » ne cherche pas prioritairement à financer des écoles. Nous cherchons surtout à faire ce qui n’est pas fait ou qui est mal fait aujourd’hui : faire en sorte que les meilleures initiatives éducatives aboutissent.

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Vous avez mentionné souvent le défi de la « révolution numérique ». Or, la mise en place du numérique à l’Education nationale s’est soldée par un fiasco pédagogique (sans parler du gouffre financier) : comment envisagez-vous faire mieux ?

Tirer parti de la révolution numérique n’a rien à voir avec l’achat des tablettes ou d’ordinateurs à tous les élèves, ou même avec le fait de mettre sur tablette les manuels scolaires traditionnels. On imagine aisément quels types d’entreprises ont eu intérêt à se livrer à un intense lobbying pour faire faire de tels choix à l’Etat.

Le numérique présente bien des dimensions négatives dont il faut protéger les enfants : l’habitude de l’immédiateté de la satisfaction du désir, le primat du visuel sur le langage, la préférence pour la nouveauté, le découragement du désir qui peut naître de l’infinité des connaissances à portée de clic, la démobilisation de la mémoire… L’école d’aujourd’hui ne peut pas continuer à faire comme si l’accès aux savoirs était rare, comme si l’autorité de toute affirmation n’était pas mise en doute systématiquement, comme si les enfants n’avaient pas l’habitude de conduire leur pensée non pas selon un système d’induction ou de déduction logique mais au gré des liens et contenus proposés en cours de navigation. Face à cet océan infini des savoirs, la tendance de l’enfant est plus à l’écœurement et à la démobilisation qu’à l’exploration amoureuse de savoirs variés. Le risque que votre enfant apprenne incognito sur son smartphone le japonais quand il est dans le bus est bien moins élevé que celui qu’il envoie des messages d’une affligeante pauvreté sur snapchat ou se laisse miner le moral parce qu’il n’est pas assez populaire sur les réseaux sociaux, sans parler de la triste réalité de la pornographie. Mais attention, tout n’est pas à jeter dans le numérique. Surtout, vous ne relevez pas un défi en tentant désespérément de vous y soustraire… Des solutions de forte restriction de l’usage d’outils connectés sont à considérer très sérieusement pour les plus jeunes, associées à des pratiques encadrées développant la conscience du comportement de l’enfant sur internet, et des addictions qu’il peut développer.

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Plus encore, de nouveaux actes de mémorisation doivent être mis en œuvre. Si l’on ne veut pas que la machine possède l’homme, il convient de développer un apprentissage du fonctionnement de l’informatique, du code et des aspects techniques ayant des implications sur nos libertés.

Comment éviter que des écoles privées performantes deviennent un marché investi par les intérêts économiques ? 

Plus les écoles publiques ou financièrement accessibles (donc gérées sous forme d’association à but non lucratif) seront décevantes, et plus les écoles privées lucratives se développeront : c’est inéluctable. Les groupes GEMS, NACE ou DIDEROT investissent dans des écoles privées indépendantes et de nombreux investisseurs s’intéressent de près au secteur. La meilleure parade est précisément dans le financement public ou public-privé de l’accès à des écoles à but non lucratif. Mais il faut agir vite.

Plus on a de réticence à financer des concurrents sociaux à l’école publique, plus on fait le lit de la marchandisation et de la financiarisation féroces du secteur éducatif. La présence de cadres d’entreprises internationales qui prennent en charge les frais de scolarités de leurs salariés favorise le développement d’établissements privés très chers, et le Brexit renforce encore cette tendance. Le défi qui se dresse devant nous en termes de mixité sociale n’est donc pas celui qu’on nous présente habituellement. Ce n’est pas en forçant les écoles publiques ou sous contrat à admettre des jeunes issus de quartiers variés ou aux revenus variés qu’on préviendra cette immense fracture qui se dessine entre ceux qui pourront payer pour une éducation de qualité, et ceux qui ne le pourront pas. A l’Etat de prendre ses responsabilités et de mettre en place tant qu’il en est encore temps, un système de financement public-privé attractif permettant un libre choix au sein du secteur non lucratif.

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