En France, rien n’est jamais trop beau quand il s’agit de soutenir une grande cause. De l’égalité femme-homme au développement durable, en passant par la lutte contre l’illettrisme ou contre les risques psychosociaux, tous les moyens sont bons et honorables. Et qu’importe si ces bonnes causes coûtent des millions à l’Etat. Une seule a cependant le mérite d’allier le curatif au rémunérateur. C’est la Sécurité routière, bien sûr, et son cortège de contrôles de vitesse.


A la fin de l’année 2019, il y aura 4700 radars fixes sur le territoire français. C’est à peine plus que l’année dernière. Si on ne compte pas l’acquisition des 250 nouveaux radars de chantier. Mais malgré les dégradations des gilets jaunes, la vitesse en France n’aura jamais été aussi scrutée et contrôlée. Et les morts sur la route si peu nombreux. Tous les radars cassés par les émeutiers ont été ou seront remplacés. Mais par des modèles dix fois plus performants.

Le “Mesta Fusion 2” par exemple, fameux radar « tourelle » armé d’une caméra à 32 millions de pixels, est capable de verbaliser la vitesse, les feux, les passages à niveau, le téléphone et la ceinture, et de surveiller 126 voitures en même temps sur 200 mètres et sur huit files différentes !

Quand le provisoire devient définitif

Et comme il est plus facile et rémunérateur de vérifier la vitesse sur nos nationales à coups de flashs, que de réguler les lancées de boules de pétanque en banlieue, l’Etat, dans son infinie sagesse, a décidé de truffer les routes de radars mobiles. Il est poussé, il est vrai, par les fabricants de systèmes de contrôle. Les radars mobiles sont l’arme absolue anti-chauffards. Une voiture banalisée équipée d’un dispositif flasheur infrarouge est capable de contrôler la vitesse quand on la croise ou quand on la dépasse. Jusqu’à présent ce Big Brother à roulette était à l’essai dans deux régions. Mais les « phases de test », comme on dit de nos jours, ressemblent, plus que jamais, aux nids de poule du boulevard Malesherbes. De provisoires, ils finissent toujours par devenir définitifs. Et voilà qu’en ces temps pour le moins mouvementés, on vient de faire rentrer discrètement dans le projet de loi de finances 2020 la permanence du dispositif provisoire. Du temporaire, on a voté l’irrévocable. Du momentané, on a décrété le définitif. Il y aura donc 480 voitures radars en 2020. Et tout Fangio qui aura l’idée saugrenue de doubler sur la route une autre voiture, devra le faire le plus lentement possible, ou il devra vivre les prochains jours dans l’angoisse de la visite du facteur.

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On notera au passage que la force publique se fout bien de savoir que le test n’a jamais prouvé son efficacité sur la baisse de la mortalité dans les départements concernés. Mais il a ramené un chiffre d’affaires supplémentaire qui vient s’ajouter au milliard d’euros désormais réalisé chaque année par les radars fixes.(1)

Il n’y a pas de sot métier…

L’affaire a été budgétée 9 millions, soit 38 fois moins que le « Plan vélo et mobilités » qui risque fort de passionner dans nos campagnes. Grace à la place Beauvau, on en sait cependant un peu plus sur les performances de ces voitures d’un nouveau genre. En 2019, elles ont effectué 800 tournées au premier trimestre et réalisé 12000 « messages d’infraction »(2). Pas besoin d’arborer une araignée à sa boutonnière et de se présenter à la Mairie de Paris en ayant fait « Math sup » pour comprendre qu’à 90 euros le PV en moyenne, le jus de prune à un goût délicieux. L’affaire est pour le moins juteuse. Roulant par exemple 12 heures par jour, en conduite partagée, 365 jours par an, ce sera 4380 heures de contrôle par voiture en 2020. Vous multipliez par 480 voitures et vous obtenez 2 102 400 heures de flicage routier programmé pour l’année à venir. De quoi faire se pâmer Chantal Perrichon, notre Eva Perón du pistolet laser, évidemment légitime dans son combat pour la sécurité routière, puisque elle n’a pas touché un volant depuis 20 ans. Et que la dernière fois qu’elle a dû faire Paris-Deauville, il y avait des cartes perforées IBM au péage de Dozulé (comme dans les films de Molinaro avec de Funès). On jette un voile pudique sur le bilan carbone catastrophique de ces voitures, évidemment toutes diesel, qui vont achever d’user les routes françaises en parcourant des millions de kilomètres et en répandant leurs particules dans nos campagnes. Le point positif étant qu’elles sont pour la plupart, bas de gamme et de marque française. C’est-à-dire toutes fabriquées au Maroc, en Algérie ou en Turquie. Bel encouragement à l’industrie automobile hexagonale… On salue aussi la contribution à la lutte contre le chômage. Car le « petit dispositif » devrait mobiliser au bas mot, un millier de personnes en France. Elles se succéderont jour et nuit au volant, à raison de cessions de sept heures par jour. Sans dépasser les 35 heures cela va sans dire.

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Personnels auxquels il convient d’ajouter, les responsables du traitement des PV et ceux de l’entretien des voitures. 1000 personnes dont à peu près un tiers de civils et le reste de gendarmes, CRS ou policiers. Au moment où la criminalité explose dans de nombreux domaines, on peut s’interroger sur la justesse d’un tel dispositif.

Et la sécurité dans les trains ?

Comparaison n’est certes pas raison, mais on ne peut s’empêcher aussi de juxtaposer à côté de cette politique la statistique en matière de chauffeurs de rames de TER. Les cheminots qui les conduisent sont en effet seuls à bord de leurs trains avec la responsabilité de centaines de passagers à leur bord. Évidence qui nous est apparue lors de l’accident dans les Ardennes en octobre dernier. Où la France, effarée, découvrit un beau matin que c’était le cheminot blessé, seul à bord de sa rame et radio en panne, qui après s’être extrait de sa carlingue froissée, avait dû courir sur le voie pendant 1500 mètres, pour prévenir les autres rames de son accident, en allumant des torches et des pétards ! Attendez, on est dans la locomotive avec Jean Gabin là ? Ou sur la voie avec Gary Cooper ? Non non, on est en France sur BFM. Et on se dit que ce type d’accident aurait peut-être pu être évité, si une petite partie des personnels dédiés aux mobiles-mobiles qui roule et flashe sur nos routes jour et nuit, avait été déployée à bord des TER afin d’en assurer la sécurité.

Ça n’a rien à voir me direz-vous? Sécurité routière – sécurité ferroviaire, y’aurait quand même comme un cousinage dans le déplacement. La seule vraie différence dans ces deux affaires, finalement, c’est qu’assurer la sécurité sans sanctionner quiconque au passage ne rapportera jamais un centime à l’État!

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