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Carlos Ghosn, victime du suicide industriel français

Son lâchage par la France révèle l'abandon de l'industrie par nos politiques

Carlos Ghosn, victime du suicide industriel français
Croquis d'audience représentant Carlos Ghosn lors de sa première comparution, diffusée sur une chaîne de télévision nipponne, 8 janvier 2019. ©Behrouz Mehri / AFP

L’incarcération de Carlos Ghosn au Japon est une affaire grave. Quelles que soient les charges retenues contre lui, le PDG de Renault-Nissan a fait de ce groupe jadis en crise l’un de nos fleurons industriels. Son lâchage par la France révèle le désintérêt de nos politiques pour l’industrie. 


Les situations de crise nous apprennent beaucoup, à la fois sur nous-mêmes et sur les autres. Ce qu’on peut désormais appeler « l’affaire Carlos Ghosn » est riche d’enseignements sur l’abandon par la France de son ambition industrielle.

Tout d’abord, voici un chef d’entreprise industrielle, dont les succès sont incontestables, qui est incarcéré brutalement en terre étrangère et qui reçoit instantanément de la part des médias français des tonneaux d’immondices sans que ses pairs, les industriels français, ne viennent tempérer les jugements hâtifs. Ainsi se construit l’image d’un patron trop payé, trop avide, et dépensier, tandis que sont passées sous silence ses actions sur plus de vingt ans pour construire le premier groupe mondial d’automobiles. Lâcheté des hommes, jalousie, ingratitude, peur des pairs de se retrouver en première ligne médiatique s’ils parlent, certes, mais dans notre Hexagone, plus généralement, ignorance et déni de réalité. Nissan était au plus mal avant que Carlos Ghosn s’en occupe, et il a réveillé Renault en en faisant une entreprise internationale. Beaucoup de dirigeants d’entreprises ne peuvent pas s’enorgueillir d’un tel résultat.

Carlos Ghosn, c’est la France

Il est clair aussi que nous n’arrivons pas à digérer le « marché » des patrons, alors que celui des footballeurs ne nous étonne plus ou, pire, nous rend fiers lorsque nos « nationaux » sont achetés à des prix exorbitants par des bourses exotiques. Je suis moi-même gêné par les chiffres affichés par les nouveaux princes de l’industrie, surtout parce que la qualité des prétendants est souvent usurpée par l’appartenance à une caste, dont je dénonce souvent le manque de compétence et d’efficacité. Mais la volonté de la nouvelle génération de montrer et de mesurer sa valeur ne devrait pas la conduire à conclure que tous ceux qui l’ont précédée doivent être jetés en prison dans des conditions humaines et judiciaires inacceptables.

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Le deuxième point est celui de notre capacité en tant que pays à nous faire respecter sur la scène internationale par les juridictions, certes autonomes et particulières, mais appartenant au monde « globalisé » qui est le nôtre. Ainsi, un haut cadre d’Alstom, Frédéric Pierucci, a-t-il été incarcéré vingt-cinq mois aux États-Unis pour faire plier notre pays et lui faire accepter la vente du département énergie à General Electric. Il vient de publier Le Piège américain, tandis que le président de la commission parlementaire sur Alstom demande à la justice de rouvrir le dossier pour apprécier les responsabilités, y compris celle du président de la République lorsqu’il était à Bercy. On pourrait aussi citer les amendes colossales infligées à des entreprises françaises opérant aux États-Unis, la BNP en tête – près de 9 milliards de dollars –, mais aussi la Société générale, Technip, Total…  Et là, ce sont les Japonais qui veulent retrouver l’indépendance de Nissan alors que cette société a été sauvée par l’engagement financier de Renault (ainsi que par la gestion de Carlos Ghosn). Or, non seulement, la France dispose chez Nissan d’une minorité importante de 43,4 %, qui fait de cette société une « quasi filiale » de Renault, mais les marchés européens et français sont importants pour Sony, Toshiba, Mitsubishi, Mitsui, Hitachi, Toyota, Honda, Yamaha. Je ne doute pas que nous ayons quelques mesures de réciprocité à faire valoir discrètement. Il ne s’agit pas d’être « transparents », comme on nous le serine quotidiennement, mais simplement efficaces.

La France a abandonné son industrie

Le troisième point est encore plus grave car les commentaires, qu’ils soient politiques ou journalistiques, nous montrent à quel point nous n’avons pas conscience du monde dans lequel nous vivons et moins encore de son évolution. Si notre pays a du mal à payer ceux qui travaillent et à faire diminuer le chômage, c’est qu’il n’a pas compris, en son temps, que l’industrie était fondamentale pour son économie. Il s’est laissé endormir par les perspectives d’une mondialisation qui allait faire fabriquer dans des pays à faible coût de main-d’œuvre des produits dont nous allions maîtriser la conception et donc les dividendes. Avec la disparition de nos usines, notre société allait devenir une société de « services » et nous continuerions tranquillement à dominer le monde grâce à nos cerveaux supérieurs. Bien évidemment, cela n’a pas été le cas, et les pays du monde occidental qui s’en sortent le mieux sont ceux qui ont misé sur la fabrication et le maintien du savoir-faire et d’une force de travail nationale.

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Cette observation de la réalité de notre pays est essentielle pour rectifier le tir. Nous avons sauvé Nissan avec notre argent et notre savoir-faire, désormais Nissan, Renault et Mitsubishi sont imbriqués dans un avenir commun, car les uns aident les autres et la masse des 10 millions de véhicules vendus à travers le monde permet d’envisager les investissements de recherche et développement, et la construction d’usines dans de nouveaux pays… sans avoir peur de sombrer pour une seule mauvaise décision. C’est cela la réalité de la grande industrie dont nous sommes habitués à perdre chaque année des morceaux, comme nous l’avons fait avec Alstom, après avoir abandonné Rhône-Poulenc, Pechiney, Alcatel, Arcelor. Reste à espérer, pour que notre pays survive, que nous parviendrons à nous accrocher à Michelin, Air Liquide, Peugeot, Dassault, Total… Les capacités de sous-traitance de ces grandes entreprises sont immenses, aussi une grande partie des PME qui irriguent notre territoire national sont-elles dépendantes de la mondialisation réussie de nos grands groupes nationaux et du maintien de leurs activités de production dans notre pays. La vision, la capacité de décision, le charisme des chefs d’entreprise sont des facteurs essentiels, quoique non suffisants, de leur succès. C’est pourquoi il n’est pas nécessaire de les éreinter continuellement, quand bien même leurs ego peuvent être irritants.

L’industrie ou la mort

Continuer à opposer grandes, moyennes et petites entreprises n’a aucun sens quand il est urgent de réfléchir collectivement à ce que peut être l’industrie du futur. Il y aura toujours des productions mondiales et des productions de niches, d’un côté des marges infimes que seul le nombre de produits vendus peut faire espérer, de l’autre des produits spécifiques mais indispensables sur lesquels il est plus facile de dégager une rentabilité. En revanche, nous vivons un changement de taille avec l’usage qui remplace la possession, le développement durable qui doit se préférer au jetable, le recyclable à la décharge. Le digital, le numérique, l’intelligence artificielle sont des éléments clés de notre futur, mais nous ne pouvons pas nous contenter des discours lyriques et des postures, il nous faut construire et produire, construire des ateliers et des usines de fabrication. Cela nécessite des capitaux et nous devons encourager tous ceux qui ont un bas de laine à le risquer dans le développement de l’industrie de notre pays au lieu d’espérer que les fonds exotiques attirés par le château de Versailles viennent à notre secours. Nous avons les ressources nécessaires à notre avenir, mais nous continuons à préférer la pierre à l’industrie. Si nous n’accomplissons pas notre révolution culturelle, nous n’y survivrons pas et nous perdrons aussi la pierre qui sera rachetée par ceux qui auront compris comment va le monde.

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Février 2019 - Causeur #65

Article extrait du Magazine Causeur


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