La critique américaine, Susan Sontag, a promu le concept de « camp » en en faisant une catégorie esthétique importante. Mais Sontag, pas plus que les autres théoriciens qui l’ont suivie dans cette voie, n’a donné de définition claire de ce que représente le camp. Jacques-Emile Miriel a relevé le défi et est parti à la recherche de l’essence d’une notion des plus floues.
J’ai récemment été intrigué par la réédition en poche d’un livre de Susan Sontag, paru une première fois en 1964. Il est intitulé brut de décoffrage Le Style camp. J’ignorais jusque-là qu’il y avait un style camp, mais était-ce simplement un mouvement de mode, branché et dernier cri, qui n’aurait concerné que le quartier de Saint-Germain-des-Prés ? Je le subodorais faussement, jusqu’à ce que j’apprenne l’existence d’un autre livre, en français celui-là, Second manifeste Camp, de l’écrivain-éditeur Patrick Mauriès, ancien élève de Roland Barthes. Mauriès est un journaliste lettré à ses heures et connu pour avoir collaboré à la revue féminine Jardin des modes, à l’exemple de Stéphane Mallarmé rédigeant en son temps La Dernière mode, gazette du Monde et de la Famille.
Un mot anglais
Il faudrait, si c’était possible, préciser la signification du mot « camp » en anglais. Susan Sontag ne l’a pas repris par hasard. Ma vieille édition du Harrap’s indique, à côté de son sens usuel, une ou des significations plus rares de camp. Je lis ainsi le terme « cabotin », qui me transporte dans le monde du théâtre, « theatrical » précise le dictionnaire — ou quand toutes les attitudes sont portées au-delà même de l’« exagération ». Le Harrap’s ajoute : « in dubious taste, kitsch », c’est-à-dire « d’un goût douteux, kitsch ». Le kitsch aurait donc ici son refuge. Ce que confirme d’ailleurs l’Oxford English Dictionary, en donnant une liste de qualificatifs qui se rapportent à camp : exaggerated, affected, etc., etc. Voilà qui est intéressant et qui en dit un peu plus long sur le camp, à condition d’insister sur une idée que nous allons retrouver à chaque instant : le défi au bon goût.
Des références actuelles
Sans insister sur les origines du style camp, ni énumérer ses grands ancêtres, comme Oscar Wilde ou Nietzsche, Sontag et Mauriès font appel à des références culturelles contemporaines. Un name dropping, parfois lassant, a néanmoins le mérite de préciser les contours d’un mouvement difficile à définir. Une des icônes du style camp serait, parmi quelques autres, l’actrice Mae West, restée fameuse pour son caractère entier. Mais plus généralement, est camp le cinéma et tous les arts visuels, nous dit par exemple Mauriès. Je préciserai quand même, pour modérer son enthousiasme : oui, mais pas tous les films, je suppose, quelques-uns seulement. Mauriès cite Andy Warhol et David Bowie, et puis le photographe David LaChapelle. Dans l’ouvrage de Susan Sontag, constitué de notes éparses, certains artistes sont de la même façon mis en avant, comme, pêle-mêle, le cinéaste Werner Schroeter, la romancière Rachilde. Sontag fait aussi, et cela vaut la peine d’être lu, un inventaire à la Prévert des attitudes typiques du « camp », comme « s’habiller à la Samaritaine », etc., etc.
Une morale « camp »
Bien sûr, nos deux auteurs n’en restent pas là, et c’est heureux. Ils essaient de définir le camp au moral. En quelque sorte, ils voudraient chacun que leur livre serve de manifeste, même si celui de Mauriès est avant tout une réponse directe à, et un commentaire sur, celui de Susan Sontag. Il faut bien voir que le camp n’est pas une théorie. Il porte au pinacle la sensibilité de l’individu avant tout, à qui il délègue la tâche de construire un discours personnel, et donc provocant, voire subversif. Sontag explique : « Le goût n’a pas de système et ne cherche pas de preuves ; mais il n’est pas dépourvu d’une certaine logique… » Toutes choses égales par ailleurs, c’est une phrase qu’aurait pu écrire Stendhal, je pense. Au fait, Stendhal est-il un précurseur du camp ? Au vu de tout cela, peut-être.
Un flou artistique
J’admets volontiers qu’il n’est pas facile de comprendre ce qu’est être camp. J’avoue que, malgré les exemples donnés, je reste dans une certaine obscurité. Mais c’est peut-être ce flou qui fait précisément la raison d’être du camp et son succès. Quelque chose de vague peut être sublime, et c’est ce dont les défenseurs du camp voudraient arriver à nous convaincre. Sous des apparences très simples, le style camp reste extrêmement élitiste. De fait, le camp ne révère pas n’importe quelles icônes, nous l’avons vu. Sontag et Mauriès mettent la barre très haut. Beaucoup d’appelés, peu d’élus… C’est une exigence particulière, indique très justement Mauriès, de celles qu’on retrouvait chez les dandys : « le dandysme, nous dit Mauriès, est plus proche du camp que ne l’était l’esthétisme ». Et plus loin : « Toute mythique dandy est camp ». Mais, me permettrais-je d’ajouter, échappe-t-on jamais à un certain formalisme ? La phrase de Drieu la Rochelle caractérisant âprement Brummell est toujours valable : « L’automate, formé d’une cravate impeccable, impeccante, qui démontre l’évidence de l’âme par son absence ». Cependant, n’oublions pas que le camp est un mouvement littéraire, ce qui rend possible une certaine profondeur. Je commence à mieux discerner, il me semble, ce qu’est cette notion fantôme de camp. Je me repère mieux, malgré les contradictions.
Quels livres sont « camp » ?
Susan Sontag, elle, préfère citer des films, tandis que Patrick Mauriès se rassure avec de grands romanciers, dont je vous laisse découvrir les œuvres mentionnées. C’est très instructif. Pour moi, je me suis demandé si Lolita de Nabokov appartenait au camp. En effet, nous avons là un sujet badin, du moins en apparence, et une intrigue libertine, digne d’un petit-maître du XVIIIe siècle, comme Crébillon fils. L’histoire d’amour sort des sentiers battus, le parfum de scandale étant privilégié… Mais, néanmoins, Lolita ne demeure pas longtemps dans cette catégorie camp, principalement du fait de son aspect moral. Le burlesque est anéanti par le côté réel des choses… Selon moi, c’est surtout Feu pâle, un autre roman, et non des moindres, du même Nabokov, qui ressortirait davantage au style camp. Le texte en trompe-l’œil se présente ici comme l’ultime artifice d’un narrateur extravagant, intellectuel déluré. Le goût de la parodie et la passion du faux dominent. Feu pâle, ce livre majeur, pourrait donc évoquer le camp, mais comme une qualité intrinsèque prise entre mille. On ne peut pas limiter Feu pâle à la catégorie du camp, même s’il en est un fleuron. Ainsi pourrait-on dire de beaucoup d’œuvres.
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Je notais plus haut que le kitsch trouvait son refuge dans le camp. En réalité, le camp adore le kitsch, pour s’en jouer, le tourner en dérision, le détourner, souvent avec une grande subtilité. C’est un peu cela, la morale du camp : se moquer du kitsch. Milan Kundera abordait le kitsch dans son roman L’Insoutenable légèreté de l’être. Il m’a toujours semblé qu’il y avait chez Kundera (et ainsi pourrait-on définir son art du roman) une critique à l’état brut de l’espèce humaine, au sens où il écrivait : « La source du kitsch, c’est l’accord catégorique avec l’être ».Or, la pensée camp refuse cet accord. Bien entendu, Kundera (je ne pense d’ailleurs pas qu’il ait lu l’essai de Susan Sontag) n’aurait pas été complètement camp. Il manquait d’une certaine froideur impassible, qu’il aurait pu partager avec un écrivain libertin qu’il admirait beaucoup, Vivant Denon, l’auteur du court récit Point de lendemain. Au reste, comme vous le savez sans doute, Kundera analyse ce merveilleux récit du XVIIIe siècle dans La Lenteur. C’est l’un de ses derniers romans, dont j’aurais envie de dire qu’il n’a pas été bien compris. Car, selon moi, son inspiration secrète est camp, de la première à la dernière page, — et notamment grâce à l’évocation de Vivant Denon, cet écrivain dilettante qu’on aime aimer, et en qui la littérature atteint sa véritable finalité, qui est de jouir en contradiction. C’est très rare.
Susan Sontag, Le Style camp (nouvelle édition, Bourgois, 2025), 75pp.
Patrick Mauriès, Second manifeste camp (Nouvelle édition, L’éditeur singulier, 2012). 127 pages.
Patrick Mauriès, Pages arrachées à un journal de mode. L’éditeur singulier, 2022, 109 pages.
Milan Kundera, La Lenteur (Gallimard, Folio, 2020) 192pp.
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