« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites… Cette fois : La Bêtise parisienne, de Paul Hervieu (Paris : Charavay Frères éditeurs, 1884).
Paul Hervieu (1857-1915) est un nom qui circulait dans le Paris flamboyant de la IIIe République. Ce littérateur mondain, auteur d’une quinzaine de romans, de recueils de nouvelles et autant de pièces de théâtre, n’est pas passé de mode. Il a été oublié. Il fréquentait pourtant chez Mme Bizet, papotait avec Proust, Bourget et Maupassant, causait avec la princesse Mathilde et le prince Bibesco, frayait avec Réjane et Degas, et noua une amitié indéfectible avec Octave Mirbeau. Les deux hommes collaborèrent à différentes revues et à l’hebdomadaire satirique Les Grimaces.

Hervieu est un observateur, un scrutateur de son époque, et pointe avec plaisir – on le devine sous sa plume – les travers de ses contemporains. La Bêtise parisienne relève davantage du bestiaire que de la galerie de portraits. C’est une sorte au zoo qui permet d’étudier au plus près l’étrange faune qui peuple la capitale, ses mœurs et ses curieuses manières. Chaque chapitre étant adressé à un ami de l’auteur (parmi des dizaines de noms aujourd’hui inconnus surgissent parfois « À Jules Vallès », « À Anatole France », « À Jean-Louis Forain »), l’ouvrage prend des allures de Lettres persanes. Et l’on découvre cette civilisation exotique qui se rend au champ de courses, à l’Opéra, au café-concert, qui baptise ses rues, édifie des statues, et qui part sur la côte Normande pour jouer au casino. « Ce qui se dépense d’argent, par ces façons diverses et sans raison plausible, est incalculable. Avec une somme moindre, on pourrait certainement armer une escadre, percer un nouveau canal de Suez, acheter dix députés de valeur moyenne, dans chaque groupe de la Chambre. »
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Notre ethnologue attache une grande importance à la vie politique, il lui consacre la première partie du livre, et ces pages sont particulièrement savoureuses. Les descriptions des séances au Sénat et à l’Assemblée nationale font bien rire, celles des crises ministérielles et des attributions de portefeuilles sont hilarantes, autant que les trois caractères qui dessinent le parlementaire type et la description, emplie d’empathie, du préfet de la Seine systématiquement martyrisé par le conseil municipal. « C’est la population parisienne qui en est la victime et expie ainsi les fautes qu’elle a commises dans ses choix édilitiens. » Toute ressemblance avec des faits actuels…
Paul Hervieu s’intéresse aussi aux négociations visant à creuser un tunnel sous la Manche, et s’étonne, avant même le premier coup de pioche, que les seuls points sur lesquels la France et la Grande-Bretagne se soient immédiatement entendues concernent les modalités de sa destruction « sans indemnités ni formalités ». On suit sa visite chaotique au Salon de peintures, on se frotte au Tout-Paris où « les uns parlent toutes les langues, excepté le français ; d’autres ne connaissent que cet idiome, et d’une façon imparfaite », et on finit dans les gares où, aux premiers jours de l’été, la foule de vacanciers se presse dans une cohue qui fait oublier là une malle, ici un enfant, car « le Parisien ne peut voyager pour son agrément sans paraître avoir le choléra à ses trousses ».
La Bêtise parisienne, Paul Hervieu, Paris Charavay Frères Éditeurs, 1884.
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