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Le cirque social

La rentrée littéraire de Pascal Louvrier (1)


Le cirque social
Esther Teillard. © JF Paga

Une nuit d’été, une rupture et un bar peuplé de créatures inquiétantes : avec Fuck Circus (Grasset), Esther Teillard plonge sa narratrice dans un cauchemar aussi drôle que désespéré. Entre sexe, littérature et nihilisme, ce roman déjanté ausculte au scalpel les névroses de notre époque.


Une seule nuit pour renverser la vie de la narratrice. Elle vient d’être larguée par Gabriel, qui n’était pas un ange, un soir d’été transpirant, saturé de miasmes. Elle l’avait rencontré il y a trois ans, en plein hiver, rue de Lisbonne, à Paris. Attaque : « Il saignait. Je l’ai nettoyé avec un mouchoir. Une fois propre, il m’a laissé son numéro. » Leur idylle a résisté au froid, pas à la chaleur. « L’été est pervers, l’hiver est intègre », déclare la narratrice, dont on ne connaîtra pas le visage. C’est mieux pour les lecteurs imaginatifs. Elle rôde dans une ville jamais nommée, mais qui ressemble à Marseille, elle échoue dans un bar bizarre, Le Mythe, à étages et pièces louches. La nuit va être longue et l’aube sera sale. C’est la description au scalpel de notre époque, en mode confinée. Il est question de l’impudicité des corps, du dérèglement des sens, de la honte de soi, du retour permanent à l’enfance. La narratrice sait ce qui cloche en elle, enfin, elle le suppose : un père absent, une mère qui n’a rien d’une mère, l’absence d’amour. La boiterie pour arpenter la longue marche. Confession : « Depuis, ma soif inextinguible d’amour angoisse les garçons. Ils s’en vont, les uns après les autres, après m’avoir baisée pendant quelques jours, parfois quelques saisons. » La vie sentimentale de la narratrice sans âge est un Vietnam.

La littérature contre le chaos

Quelque chose pour tenir face au nihilisme froid ? La littérature. Elle en connaît des auteurs et des bons. À commencer par Baudelaire, qu’elle a embarqué pour ce voyage au bout de la détresse. Elle avoue un faible pour Emmanuel Bove, découvert à treize ans – qui lit encore ce si subtil écrivain ? Depuis la découverte de Mes Amis, elle est « sévèrement atteinte : j’accumule compulsivement des livres que je stocke à même le sol de mon petit appartement. Dans la rue, si je porte un livre sur moi, je regarde les passants avec bienveillance. Je leur pardonne. Parfois, je les aime. »

Dans ce bar, ça va tourner au cauchemar psychédélique. La violence est au rendez-vous puisqu’il s’agit de scanner notre époque désinhibée. Un des clients, producteur de cinéma, descendant direct de Chateaubriand, pète les plombs. Il prend en otage la bande de dingues présente. Ça vire au sang. On pourrait croire que c’est tragique. Ça l’est, en effet, mais c’est surtout écrit avec une ironie mordante, à l’image du roman – la description des avocats et banquiers du parc Monceau est jubilatoire. Les personnages de Fuck Circus ne s’aiment pas, ils sont lucides.

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Esther Teillard a publié Carnes en 2025, aux éditions Pauvert, qui fut couronné du prix Sade du premier roman. Fuck Circus ne passera pas inaperçu en cette rentrée littéraire morose, car c’est un roman original et déjanté, sans fioritures, le style atteint vite l’os. Il est également multicolore et peut être comparé à certaines toiles de l’artiste américaine Grace Hartigan – même effacement des visages. Il fait surtout rire, d’un rire diabolique, ce qui est un atout majeur pour se jouer des puissants agents du cirque social.

Esther Teillard, Fuck Circus, Grasset, 224 pages.

Fuck Circus

Prix: 19,00 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de 19,00 €



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Pascal Louvrier est écrivain. Derniers ouvrages parus: biographie « Malraux maintenant », Le Passeur éditeur; roman « Portuaire », Kubik Editions.

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