Série d’été: personnages historiques (ou fictifs), écrivains, cinéastes, tout y passe! Cette semaine : Tarzan

Robinson Crusoé, Don Quichotte, Peter Pan, Gulliver, Sinbad le Marin n’existent-ils pas dans notre imaginaire, tout autant que des personnages réels ? Tarzan, lui aussi, n’est pas né de rien. Entre 1931 et 1937, le dessinateur Hal Foster, que sa création de Prince Vaillant rendra célébrissime, réalise 292 planches en couleur. Elles figurent la première immortalisation visuelle de « l’homme-singe », en bandes dessinées. Dans un volume XXL, voilà ces planches réunies pour la première fois sous les auspices de l’éditeur allemand Taschen. Retour aux sources, donc.
Hal Foster, l’homme derrière Tarzan
En l’an de grâce 1919, le jeune Hal Foster pédale du Manitoba à Chicago. Plus cycliste que métaphysicien, il avait aiguisé son trait en dessinant des sous-vêtements féminins pour le catalogue de la Hudson’s Bay Company. En 1915, à 21 ans, il épouse Helen Welles – elle restera la femme de sa vie. L’enfant au cursus scolaire rudimentaire s’est perfectionné à l’Académie des Beaux-Arts de Chicago. Helen est fertile – naissent vite trois enfants : une famille à nourrir. Hal décroche un job de publicitaire, mais rêve d’un avenir où la création serait son métier. Établi à Chicago, il accepte tout ce qui se présente.



Comme souvent, tout commence par la littérature. Auteur prolifique, Edgar Rice Burroughs (1875-1950) se met à pondre sa saga Tarzan circa 1911, tout en écrivant des romans de science-fiction… et des westerns. Tarzan connaît d’emblée un succès phénoménal. Le graphomane saura exploiter la franchise, jusqu’à créer, à l’occasion du tournage des Nouvelles aventures de Tarzan (1935), la société Burroughs-Tarzan Enterprises. Il marie Joan, sa fille, avec l’acteur James Pierce (qui, en 1927, tient le rôle dans Tarzan et le lion d’or). Flanquée de son époux, Joan prêtera sa voix de 1932 à 1934 dans l’adaptation radiophonique de Tarzan. Et Tarzana, le ranch californien acquis par Burroughs en 1919 au nord de Los Angeles, donnera son nom dès 1927 à la localité…
Dès 1918 sort un premier long métrage (muet, of course) : Tarzan chez les singes, rôle campé par Elmo Lincoln. Deux ans plus tard, ce sera Le Retour de Tarzan, de Harry Revier et George M. Merrick. Ils remettent le couvert avec The Son of Tarzan la même année 1920. Suit The Adventures of Tarzan (1922). Puis The Lion, The Tiger (1929) ! Tarzan, l’homme singe (1931) devient « parlant », si l’on peut dire. En France, le film cartonne. À Robert F. Hill l’on devra Tarzan l’intrépide l’année suivante. Puis il y aura Tarzan and His Mate (1934), The New Adventures of Tarzan (1935), Tarzan Escapes (1936), etc. Le gymnaste blanc, glabre, aux cheveux de jais bondit en Inde, et même à New York, flanqué bientôt d’un fils, d’amazones, d’une femme-léopard, de sirènes, d’une appétissante esclave, d’une reine de la jungle, son incarnation la plus fameuse étant celle de l’ancien champion olympique Johnny Weissmuller, 12 films au compteur : Tarzan ne meurt jamais. Christophe Lambert, sous l’objectif de Hugh Hudson, transposera le personnage de façon moins consternante en 1984 dans Greystoke, la légende de Tarzan. Voilà pour Tarzan à l’enseigne du 7e art.
Tarzan change de visage
Dès 1927, l’agence Campbell Ewald cherche à transposer les Tarzan du susnommé Burroughs en bandes dessinées. Tarzan est vendu à Tit-Bits, journal à sensation britannique ; les journaux américains et canadiens se raccrochent aux wagons : Tarzan of the Apes Picturized paraît dans quinze journaux d’Amérique du Nord. Il s’agit d’adapter les romans dans leur ordre de publication – quitte à broder sur l’intrigue.
En 1929, le krach boursier fait s’étioler les commandes publicitaires. C’est là que débarque notre Harold Rudolf Foster, dit Hal Foster (1892-1982). À sa honte, le publicitaire au chômage se résout à accepter cet expédient alimentaire d’illustrateur-pigiste sous-payé : va pour Tarzan. Les planches sont en noir et blanc, la couleur ajoutée ensuite – procédé technique laborieux. De 1931 à 1937, l’homme natif d’Halifax (plus tard naturalisé Américain) aura donc été, pour ainsi dire malgré lui, le forgeron graphique de Tarzan, à travers ces Sunday Comics que dévorent alors des légions de teenagers.



On pourra regretter que Dian Hanson, dans son introduction au table book de 5 kg que Taschen consacre à Hal Foster, effleure à peine les avatars de Tarzan à l’écran, pour se concentrer exclusivement sur son effigie telle que ces planches en ont fixé les traits, à mesure que le « ‘strip’ évolue et produit de mieux en mieux les ombres profondes et humides de la jungle et les étendues désertiques africaines blanchies par le soleil »… Survol largement compensé par la riche iconographie jalonnant ce pavé : ascendances, filiations esthétiques, contexte historique s’y révèlent.
Hal bosse toujours en duo avec un scénariste. Fin 1931, Palmer, pas précisément raffiné, sera remplacé par George Carlin, plus cultivé. Commence alors la « séquence égyptienne », si populaire qu’elle s’étirera sur 84 épisodes, entre 1933 et 1934. L’immersion historique est totale ; entre Carlin et Foster, l’émulation transpire : « ne pas lésiner sur la nudité féminine », insiste le scénariste. Princesse Niktoris [sic], robes vaporeuses, indigènes noirs ou vaguement tartares, et même un mouflet à poil (p. 210-11, 218) : en 2026, ça ne passerait plus ! Le sauvage emplumé craint et vénère l’homme blanc. Cancel Tarzan ?…
Il advient que Don Garden, auteur moins imaginatif, s’approprie le script. Puis les griefs d’ordre matériel s’enveniment entre United Feature et Hal. C’est là que lui vient l’idée de Prince Vaillant. En 1936, le numéro 254 inaugure In the City of Gold, le plus long feuilleton du « *strip » : il court sur 89 semaines. « L’intrigue se joue dans une cité perdue, avec un vieux souverain, une belle jeune femme et un mal que seul Tarzan peut vaincre. » Mais Hal a jeté l’éponge. Le 2 mai 1937, il met fin à ses six années de Tarzan sous son paraphe.
En novembre 1938, Hal Foster et sa tribu finissent par s’installer à Redding Ridge, dans le Connecticut, belle propriété baptisée Val-Hal-En, contraction de Vailant (qui ne prend deux l qu’en français : Vaillant), Hal et Helen. En 1954, il recevra les hommages de la naissante télévision. En 1970, Hal Foster exécute son ultime Prince Vaillant. Il vivra encore jusqu’en 1982, entré « dans un crépuscule amnésique », sans nul souvenir, ni de sa carrière artistique, ni de son Hélène adorée. Le « strip » dominical hebdomadaire Tarzan paraît jusqu’en mai 1982, dessiné, les derniers temps, par Eric Battle. Prince Vaillant perdure en 2026.
Tarzan, un dinosaure ?
En concurrence de longue date avec Batman, Superman, bientôt relayés par Spiderman, Hulk, etc., à l’heure où les superhéros et autres humanoïdes en réalité augmentée (X-Men, Supergirl, Ghost Rider, Storm, Rogue, Black Panther…) occupent définitivement, semble-t-il, le terrain de l’imaginaire héroïque à destination des jeunes débiles, Tarzan est un dinosaure. C’est le rescapé d’une planète vernaculaire, chaste mâle dominant, ne comptant, sans nulle séance de « cardio » en salle de fitness, ni ingestion d’aucun supplément nutritif protéiné, que sur sa seule force brute et sa souplesse naturelle, le rustique garçon au cri primal, nu sous son pagne en peau de bête, par miracle assujetti d’une lanière en vrai cuir, est bel et bien une survivance écologique du monde d’avant. Comme l’on sait, la forêt brûle.
A lire : Hal Foster’s Tarzan – The Sunday Comics.1931-1937.Volume XXL, 392p. couleur. Introduction (texte trilingue anglais, allemand, français) par Dian Hanson.
Hal Foster’s Tarzan: The Complete Sunday Comics 1931–1937
Prix: 190,00 €
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