Accueil Monde Retour sur la civilisation

Retour sur la civilisation

L'analyse de Charles Rojzman


Retour sur la civilisation
Manifestation pro-migrants, Gloucester, Angleterre. 22/8/2026. Ethan Fowler/ZUMA/SIPA

Notre époque souffre d’une maladie particulière. Car pour certains des Européens, il ne suffit pas d’accueillir ou de secourir ceux qui sont dans le besoin ; non, pour eux, il faut aussi encourager ceux que l’on accueille ou que l’on secoure à croire que ce que l’on fait pour eux, ce n’est que leur dû, que tout leur est dû.


Je revenais d’Afrique avec un bras cassé et un pied abîmé par une méchante bactérie. À Amsterdam, entre deux avions, je dus demander une assistance.

Un Hollandais aux cheveux blancs vint me chercher dans une petite voiturette électrique. Il avait le dos courbé. Il me conduisit à travers l’immensité de Schiphol avec efficacité et cette bonne humeur discrète qui n’a besoin ni de plaisanteries ni de sourires. Il y avait dans sa façon de s’occuper de moi quelque chose de simple et d’ancien : faire ce que l’on a à faire sans faire sentir à l’autre qu’il vous pèse.

Je le regardais conduire.

Toute la journée, sans doute, il parcourait ces mêmes couloirs, sous les mêmes lumières, entre les mêmes boutiques. Il transportait des malades, des infirmes, des blessés, des gens plus riches que lui, des gens pressés, parfois désagréables, qui ne se demandaient probablement pas combien gagnait l’homme assis à côté d’eux.

Son dos semblait avoir lentement pris la forme de son travail.

Il devait être fatigué. Il était probablement peu payé. Pourtant je ne sentais chez lui ni servilité ni aigreur. Il ne me faisait payer ni sa fatigue, ni sa condition, ni la différence entre nos vies.

A lire aussi : Le visage des femmes vaut-il moins à Damas qu’à Lisbonne ?

Je revenais d’Afrique. J’y avais retrouvé cette générosité humaine qui existe partout, mais aussi la dureté de sociétés où tomber très bas peut signifier tomber sans filet, où la pauvreté expose davantage à l’arbitraire, à la dépendance, à la puissance de celui qui possède. L’Europe, avec tous ses défauts, a passé des siècles à mettre quelque chose entre le faible et la brutalité du sort.

Et voici qu’au cœur même de cette Europe s’installe une autre tentation.

Nous sommes devenus attentifs à toutes les blessures, ce qui est un progrès, mais nous avons commencé à aimer dangereusement le langage de la blessure. À celui qui a souffert, à celui qui possède moins, à celui qui vient d’ailleurs, nous offrons parfois, avec notre aide, une interprétation de son existence : quelqu’un t’a fait cela, quelqu’un te doit quelque chose, ta place dans le monde est celle de la victime.

C’est un étrange cadeau.

Car une blessure reconnue peut cicatriser. Une blessure devenue identité doit rester ouverte.

Et le ressentiment entre par là.

Il entre doucement, sous les habits de la justice. Il apprend à comparer, à compter, à transformer les différences en offenses. Il finit par donner à celui qui souffre une consolation dangereuse : si ma vie est difficile, quelqu’un doit en être coupable.

Je pensais à cet homme aux cheveux blancs.

Il avait certainement connu des injustices, des humiliations, des jours où son salaire lui paraissait dérisoire devant ce qu’il voyait autour de lui. Peut-être pas. Je n’en savais rien, et justement je ne voulais rien inventer de sa vie. Je voyais seulement ce qui était là : un homme au dos courbé qui n’avait pas fait de sa fatigue une arme contre celui qu’il conduisait.

Cela me paraissait soudain très précieux.

Car il faudra toujours des hommes pour accomplir les travaux pénibles. Il y aura toujours des vies plus faciles que d’autres, des chances inégalement distribuées, des corps qui vieillissent mieux, des enfants qui commencent la course plus loin devant. Nous pouvons diminuer ces injustices. Nous ne construirons jamais un monde où personne n’aura de raison de se comparer à personne.

A lire aussi, du même auteur : Mon bilan provisoire d’une guerre

La question est donc aussi de savoir ce que nous faisons de nos blessures.

Il existe une politique qui consiste à les soigner.

Et une autre qui vit de les empêcher de guérir.

La seconde est peut-être l’une des maladies de notre temps.

Elle menace particulièrement une Europe qui, à force de se juger elle-même, risque de ne plus savoir accueillir autrement qu’en demandant pardon. On peut alors arriver dans une société infiniment plus protectrice que beaucoup de celles que l’on a quittées et apprendre presque aussitôt à la considérer d’abord comme coupable de votre condition.

Quelque chose se renverse.

La gratitude devient suspecte, la dette ne va plus que dans un sens, et l’homme que l’on voulait protéger peut finir par se penser comme le créancier permanent du monde qui l’a accueilli.

Ce n’est bon ni pour lui ni pour ce monde.

Je regardais le Hollandais conduire entre les voyageurs. Il ne représentait aucune théorie. Il ne prouvait rien. Il ignorait tout de ce que je pensais à côté de lui.

A lire aussi, du même auteur : La France en pleine descente

Mais son dos courbé me rappelait une chose que nous oublions peut-être : une civilisation ne dépend pas seulement de la justice qu’elle organise. Elle dépend aussi de ce que les hommes font de ce qui restera toujours injuste dans leur vie.

Quelques minutes plus tard, il me déposa à ma porte d’embarquement.

Puis il repartit chercher quelqu’un d’autre.



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Une haine « antiflics » qui est nouvelle…
Article suivant La boîte du bouquiniste
Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération