Après plus de quatre années de guerre, le pouvoir de Volodymyr Zelensky semble confronté à une contestation d’un nouveau genre. Son ancien allié Mykhaïlo Fedorov réclame désormais des élections. Cette offensive politique pourrait-elle fragiliser les équilibres européens ?
Le pouvoir du président Volodymyr Zelensky est-il sur le point de vaciller ?
C’est toute la question qui se pose depuis la mise en ligne d’une récente vidéo qui a provoqué des remous en Ukraine, postée par Mykhaïlo Fedorov dont le nom a été scandé lors d’importantes manifestations dans différentes villes d’Ukraine, notamment dans la capitale Kiev.
Homme clef de la Présidence Zelensky
À 35 ans, Mykhaïlo Fedorov est loin d’être un inconnu dans la politique ukrainienne. Né quelques mois avant la proclamation de l’indépendance de son pays en 1991, ce publicitaire de profession a fait ses premiers pas en politique au sein d’un petit parti libertarien. Il échoue à se faire élire à la Rada (Parlement) mais reste séduit par la personnalité de Volodymyr Zelensky qu’il rallie lors de l’élection présidentielle de 2019. C’est lui qui contribue à le faire gagner grâce à une campagne numérique particulièrement efficace.
Mykhaïlo Fedorov devient alors conseiller du président et connaît une carrière fulgurante. Il occupe le poste de vice-Premier ministre d’Ukraine, puis celui de ministre de la Transformation numérique, artisan de la modernisation technologique de l’État. Très vite, il se fait remarquer en renforçant la cybersécurité de l’Ukraine et en jouant un rôle déterminant dans le développement des drones, dont l’utilisation s’est accrue depuis le déclenchement de la guerre avec la Russie en février 2022.
Ministre de la défense face à une corruption généralisée
Nommé ministre de la Défense en janvier 2026, Mykhaïlo Fedorov hérite alors d’une situation complexe. Après plus de quatre ans de guerre, la société ukrainienne montre des signes d’abattement et de lassitude. Selon Gallup, 66 % des Ukrainiens souhaitent désormais une fin négociée du conflit, contre 24 % qui veulent poursuivre le combat jusqu’à la victoire.
L’Ukraine connaît une pénurie sérieuse de soldats. Les unités combattantes manquent d’effectifs, le recrutement volontaire a diminué et les soldats présents depuis plusieurs années au front montrent des signes d’abattement et de lassitude. Selon l’aveu même du ministre, deux millions d’Ukrainiens seraient recherchés pour avoir enfreint les règles de mobilisation ou d’enregistrement militaire. Beaucoup d’Ukrainiens, jeunes en particulier, craignent d’être incorporés de force comme la loi martiale l’y autorise. Les vidéos de « kidnapping » se sont multipliées sur les réseaux sociaux, montrant des ukrainiens terrorisés et en larmes, amenés sur le front. Plusieurs enquêtes et témoignages font même état de méthodes musclées, d’interpellations controversées et d’abus, ce qui a fortement nourri le ressentiment populaire.
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En janvier 2023, une enquête a révélé que le ministère ukrainien de la Défense achetait certains produits alimentaires, notamment des œufs, à des prix largement supérieurs à ceux du marché. Le scandale provoque un tollé national et entraîne le limogeage de plusieurs responsables, devenant l’un des symboles de la corruption qui gangrène l’administration militaire. Les marchés de défense, qui représentent des dizaines de milliards de dollars, constituent en effet un terrain particulièrement exposé aux détournements et aux commissions occultes. En août 2025, les autorités ont annoncé le démantèlement d’un important réseau de corruption dans le secteur de la défense, avec plusieurs responsables arrêtés pour des soupçons liés aux marchés publics.
Malgré les efforts affichés du gouvernement pour endiguer ces pratiques, le problème demeure.
En sédition ouverte contre le pouvoir
Une fois installé au ministère de la Défense, Mykhaïlo Fedorov a souhaité réformer en profondeur l’appareil militaire : appels d’offres plus transparents, numérisation des marchés et réduction des réseaux informels.
Ses projets se sont heurtés rapidement aux résistances de l’appareil militaire et de son administration. Les tensions ont fini par s’exacerber avec le commandant en chef des forces armées, le général Oleksandr Syrsky, notamment sur la conduite des opérations, la mobilisation et la gestion des effectifs remises en cause par le ministre. Volodymyr Zelensky a fini par trancher et limoger Fedorov en juillet dernier.
Une décision qui a provoqué immédiatement une levée de boucliers et qui a contraint Zelensky à démettre le général Oleksandr Syrsky afin de calmer une foule en colère manifestant dans toutes les villes d’Ukraine, y compris à Kiev, la capitale.
Le 18 août, Mykhaïlo Fedorov a franchi une nouvelle étape en réclamant la tenue d’élections malgré la guerre. Le mandat de Zelensky est arrivé à échéance en mai 2024, mais la loi martiale interdit actuellement l’organisation d’un scrutin national. Le président reste donc en fonction jusqu’à l’élection de son successeur. La question n’en demeure pas moins politiquement explosive : combien de temps une démocratie peut-elle fonctionner sans élections au nom de la guerre ?
Le poids électoral de Fedorov commence déjà à se dessiner. Selon une enquête du groupe Rating menée en juillet, il recueille 13,4 % des intentions de vote au premier tour, derrière Zelensky et l’ancien populaire chef des armées Valeri Zaloujny (qu’une enquête par un journaliste du Wall Street Journal accuse d’avoir validé le sabotage des gazoducs Nord Stream, pourtant attribué à la Russie). D’autres sondages le donnent même capable de battre le président au second tour. Fedorov n’est donc plus seulement l’ancien ministre évincé. Il incarne désormais une contestation politique susceptible de remettre en cause l’équilibre du pouvoir ukrainien.
Une Europe qui pourrait être déstabilisée par cette crise
Pour une partie des Ukrainiens, Volodymyr Zelensky reste toujours associé à un système politique miné par la corruption depuis des décennies, malgré ses promesses de rupture avec les pratiques de l’ancien régime.
Depuis son accession à la présidence, divers membres du gouvernement, (supposés) proches du président, ont été associés à des affaires retentissantes de détournement de fonds. En 2021, Volodymyr Zelensky est cité dans les Pandora Papers pour ses liens avec des entreprises off-shore, mais la guerre a coupé court à toute enquête contre le dirigeant ukrainien.
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En réclamant des élections, l’ancien ministre ne s’attaque pas seulement à Zelensky : il remet aussi en question la pertinence légale d’un pouvoir qui apparaît comme illégitime et corrompu aux yeux de certains Ukrainiens.
Indirectement, l’Union européenne (UE) se retrouve elle aussi face à un dilemme. Bruxelles finance désormais une part essentielle de l’effort de guerre et du fonctionnement de l’État ukrainien. Si la crise politique devait déboucher sur une remise en cause de l’actuel pouvoir, même par le biais d’une nouvelle révolution, ou de la stratégie mise en place par l’UE, les Européens seraient confrontés à un choix particulièrement délicat : continuer à soutenir une Ukraine épuisée, au risque de prolonger une guerre toujours plus coûteuse, ou réduire leur engagement, au risque de déstabiliser davantage le pays et de laisser à la Russie un avantage stratégique décisif.
Car, si Moscou devait sortir du conflit en conservant les territoires actuellement occupés sous son contrôle, l’Europe devrait alors composer avec une nouvelle réalité géopolitique à ses frontières orientales et justifier toute cette gabegie qui a généré une crise économique importante sur le continent, mettant à mal certains Etats-membres. Un pari risqué pour Bruxelles qui pourrait être le grand perdant de cette soudaine lutte politique entre le dirigeant ukrainien et son désormais ex-favori.
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