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Tesson et Debray: encore quelques secondes d’intelligence gratuite!

Tesson et Debray: encore quelques secondes d’intelligence gratuite!
Photos: Hannah Assouline

Maintenant qu’Elisabeth Borne a été nommée Première Ministre – je ne doute pas que le féminin va radicalement alléger la lourdeur de sa tâche ! – et que Jean Castex est parti de Matignon avec des applaudissements nourris et l’expression sincère d’une affection collective que cette personnalité simple, honnête et authentique a suscitée, on ne va plus s’occuper des choses inutiles, gratuites, des purs jeux de l’esprit, des thèmes trop peu rentables pour faire le poids face à l’approche d’élections législatives capitales.

Pourtant il y avait dans cette passation de pouvoir – elle m’a frappé à cause de cela – quelque chose qui tranchait sur le mode habituel des cérémonies de ce type. Il faut dire que le président de la République avait bizarrement déblayé le terrain politique en tweetant sur le compte de la présidence, avant les interventions de Jean Castex et de Elisabeth Borne, le programme à venir et à respecter. Inélégant ou non, le procédé a permis à la nommée et à son prédécesseur de s’abandonner sans retenue à une oralité très amicale, Elisabeth Borne émue commettant quelques maladresses dans un propos bref tandis que Jean Castex, sentant l’immense sympathie à son égard, n’en finissait pas de ne pas finir.

Passation de pouvoirs entre Jean Castex et Elisabeth Borne, Matignon, 16 mai 2022 © Christophe Ena/AP/SIPA

Surprenante la décision du président – sauf si son choix prioritaire de Catherine Vautrin ex-LR avait dû être retoqué à cause d’une fronde de son camp – de confier à une ministre, à la sensibilité de gauche, de l’ancien gouvernement Castex l’honneur de succéder à celui-ci alors que précisément Emmanuel Macron récusait toute continuation entre hier et demain et aspirait à mettre en oeuvre une nouvelle manière de présider et donc de gouverner.

Peut-être sera-ce au niveau des ministres que l’originalité éclatera ?

Mais je m’égare et retombe dans mon péché mignon qui prétend faire fuir la politique par la porte mais pour la faire rentrer par la fenêtre. Car pour être moins corseté, le processus de Matignon ne tombait pas cependant dans des analyses et des concepts seulement animés par la liberté de l’esprit. La politique est ce qui structurellement s’oppose à cette dernière. Tout ce qui est gratuit lui est étranger.

Aussi quelle délivrance que cet entretien entre Régis Debray et Sylvain Tesson dans Le Figaro !

Quelques secondes d’intelligence débridée, à la fois profonde et spontanée, gratuite parce qu’elles ne visaient pas à répondre à une question – faut-il changer le monde ou le contempler ? – mais à persuader l’autre de l’excellence et de l’inventivité de sa réflexion, de la multitude des bonheurs d’expression dont chacun était capable.

Avec le sentiment délicieux qu’il serait compris par l’autre, que la joute aurait du sens puisqu’ils la désiraient à sa juste mesure, à hauteur de cette occasion unique qui les laisserait à égalité, puisque chaque propos était moins une réplique que la confirmation qu’ils se savaient, à tour de rôle, les meilleurs dans un exercice rare. Le narcissisme de Régis Debray, s’écoutant parler et briller sous l’écoute à la fois admirative et critique de Sylvain Tesson, l’humilité apparente de ce dernier ne dédaignant pas pourtant les feux d’artifice du verbe.

Cette manière, moins de dialoguer que de transmettre, à chaque fois dans sa totalité le bloc d’une idée, d’un sentiment, d’une nostalgie et d’une espérance, rendait passionnant l’antagonisme – sans doute forcé pour les besoins de la cause – entre leurs deux natures, entre leurs deux histoires, entre le respect de l’un pour l’immobilisme, la plénitude et la beauté du monde et le détachement contraint de l’autre, revenu de toutes ses illusions et surtout de celle d’avoir pu croire quelques années que le pouvoir était susceptible de changer l’ordre de l’univers, les terrifiantes inégalités et injustices dont il était porteur.

Intelligence gratuite parce qu’au fond ils n’avaient personne à convaincre, les deux faisant les merveilleux paons dans un combat de façade les unissant plus par leur style qu’il ne les séparait par leurs convictions, imprégnées équitablement de leur humeur lucide, voire amère.

On est bien loin de Jean Castex et d’Elisabeth Borne. J’ai envie de conclure en disant : encore une minute, monsieur le bourreau politicien, pour l’inutile, le vif, l’allègre… et la grâce !


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Magistrat honoraire, président de l'Institut de la parole, chroniqueur à CNews et à Sud Radio.

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