Le nouvel opus de la saga Star Wars, produit par Disney sans le concours de son créateur George Lucas, cède à toutes les lubies de l’époque. L’Ascension de Skywalker n’a donc pas enthousiasmé Stéphane Germain. Critique.


Sans être un illuminé qui se déguise en Obi-wan Kenobi pour le sapin de Noël de la comptabilité, j’ai tout de même vu à leur sortie les onze chapitres, ce qui m’élève, sans discussion possible, au rang d’expert es-saga chez Causeur. Néanmoins, lorsque l’envie d’écrire un billet sur le dernier Star Wars m’a saisie, je me suis d’abord dit que Roland Jaccard, Daoud Boughezala ou Jérôme Leroy ne m’adresseraient plus jamais la parole — eux qui citent des auteurs dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Mais la prise de risque c’est mon truc et n’écoutant que mon tropisme pour la rebellitude, j’ai pressenti que ce 11e épisode intergalactique pouvait donner matière à une acceptable causerie.

Adieu au Dieu Lucas

Quarante années se sont en effet écoulées depuis la sortie du premier chapitre, une époque révolue où chaque nouvelle avancée dans les effets spéciaux justifiait parfois à elle seule la notoriété d’un film. Le numérique ayant permis d’atteindre depuis lors une perfection absolue, l’admiration que suscitaient ces prouesses aujourd’hui standardisées, a disparu. En revanche, par l’effet de quelque force quantique, les bouleversements sociétaux de notre minuscule planète ont clairement eu un impact sur l’univers créé par le Dieu Lucas. Le politiquement correct étend son influence par delà l’espace, jusqu’à il y a bien longtemps dans une galaxie très lointaine…

Personne ne prétendra que les Guerres de l’Étoile — « Star Wars » et pas « Stars War », erreur de traduction involontairement comique — reposent sur l’humour. Mais il n’en demeurait pas totalement absent comme c’est désormais le cas. Han Solo s’apparentait à un voyou macho, capable de répondre au « Je t’aime » de Leia par un savoureux « Je sais ». Du point de vue de Me Too, de telles saillies placées sous le signe de la testostérone relèveraient du féminicide. L’humour fait des victimes, donc le public progressiste devra s’en passer. Il devra également s’abstenir de toute pensée érotique. Certes, Star Wars, ce n’était pas Basic Instinct et fantasmer sur Chewbacca restait réservé à un cercle lusitanien fermé. Pourtant, la princesse Leia enchaînée quasi nue à Jabah The Hut, cela avait un petit côté donjon SM de l’espace, auquel certains spectateurs ont pu être sensibles. De même, le triangle amoureux constitué par Han Solo, Luke et la Princesse offraient quelques tensions sensuelles.

Héroïne androgyne

En 2020, l’héroïne du dernier épisode, Rey, interprétée par Daisy Ridley campe dans les limites d’une stricte androgynie. Affublée d’un pantalon recouvert d’un pagne qui masque ses formes et lui écrase les seins, si sa mission est de réveiller la force (du mâle), le fiasco paraît complet. Seule maigre concession au cinéma pornographique, un baiser au pathétique « méchant » de la troisième trilogie, soit 50 % des pelles roulées en 2 h 22. L’autre fugace galoche voit deux figurantes s’aboucher, permettant à la saga une discrète génuflexion devant l’autel LGBT. Que la Force soit avec eux.

La Force au demeurant — cette spiritualité un peu niaiseuse qui vaut quand même mieux que celle du shopping center — la Force donc, semble avoir été jetée aux oubliettes par des scénaristes passés du côté obscur du matérialisme. Elle ne sert plus que de prétextes à d’improbables galipettes relevant du superpouvoir de type Spiderman. Parler de religion doit être jugé trop risqué par les contrôleurs de gestion d’Hollywood. Ou trop compliqué, comme les noms des premiers héros (Luke Skywalker, Obi-wan Kenobi) remplacés par des personnages multiethniques prénommés Rey, Poe ou Finn. Star Wars maintenant, c’est Pim Pam Poum — plus adapté à l’évolution du niveau du spectateur moyen.

Une croix sur Darth Vador 

Dans l’ensemble, l’imagination ne peut prétendre exercer le pouvoir chez les dirigeants de Disney. Comment des types aussi intelligents ont-ils pu faire une croix sur l’un des plus emblématiques méchants de l’histoire du cinéma — Darth Vador, mort de rire à la vision de son successeur échappé de « Dora l’Exploratrice » — ? Un type sous un masque, cela ne semble pas extraordinairement difficile à cloner — le fan en a vu d’autres. Mais non, Darth Vador fut trop méchant sans doute, ou alors redouterait-on un dérapage de type blackface ?

Si je ne vous ai rien divulgâché du scénario, comme dit Mathieu Bock-Côté, c’est moins par délicatesse que par un effet de la totale asepsie qui se dégage de ce 11e épisode : l’amnésie. Je me souviens du choc esthétique de l’Empire contre-attaque. J’ai déjà tout oublié de l’Ascension de Skywalker et de ses prédécesseurs. Sauf le visage bouffi de Luke qu’on peine décidément à reconnaître, mais qui nous parle du temps qui passe.

 

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