Le mot « féminicide » est entré dans le langage courant, abondamment relayé par les médias depuis plusieurs mois. Si Le Robert a intégré le terme dans sa dernière édition, le Larousse s’y refuse pour l’instant. Pourquoi ce mot pose-t-il problème?


Il y a comme ça, de temps à autre, des mots qui envahissent soudain l’espace public et sont repris en chœur par l’ensemble des médias, sans que l’on sache très bien ce qu’ils signifient au juste. On l’a vu, déjà, avec le mot « islamophobie ». On le revoit aujourd’hui avec le mot « féminicide ».

Bien souvent, ce n’est pas le sexe de la victime qui a été cause de sa mort, mais l’évolution tragique de sa relation avec le conjoint

Quelle est au juste la définition du mot « féminicide » ? Ni le Larousse ni l’Académie ne semblent s’être (encore) penchés sur la question, mais le Robert, depuis 2015, nous propose : « Meurtre d’une ou plusieurs femmes ou filles en raison de leur condition féminine ». De son côté, l’OMS va distinguer entre « féminicide intime » (commis par un conjoint mâle ou femelle) et « féminicide non intime » commis par une personne étrangère à la victime. Quant aux diverses personnes et associations qui ont défilé le 23 novembre, leurs banderoles ne laissent aucun doute: elles considèrent les morts de femmes par suite de violences conjugales comme des « féminicides », ce que l’OMS appelle justement des « féminicides intimes ».

Tout cela semble bien clair. Mais regardons-y de plus près.

Déjà 117 féminicides en 2019

Le « féminicide intime » serait donc le meurtre d’une femme, commis par son conjoint, « en raison de la condition féminine de la victime ». Pour nos féministes défilantes, c’est le cas des cent-dix-sept femmes qui, hélas, en 2019, auront été tuées volontairement ou non par un conjoint frustré ou jaloux. Là où le bât blesse, c’est lorsqu’on cherche à savoir si ces victimes ont été assassinées « en raison de leur condition féminine ».

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Pour ne pas déchaîner les passions, prenons un exemple fictif, mais qui illustrera bien notre propos: l’affaire Othello. Rappelons l’argument de la pièce de Shakespeare: Othello vient d’épouser la jeune Desdémone dont il est très amoureux, mais une machination ourdie par le traître Iago le persuade peu à peu de l’infidélité de sa femme et, dans un moment de jalousie féroce, il finit par étouffer la malheureuse innocente. Voilà, me semble-t-il, un « féminicide » de bon aloi au sens féministe du terme. Pourtant, il me semble bien que, dans cette histoire, ce n’est pas en tant que femme que Desdémone est tuée, mais en tant que Desdémone, c’est-à-dire en tant qu’individu particulier, unique, ayant avec Othello une relation tout aussi particulière et unique.

Othello revisité

Il suffit pour s’en convaincre de faire un petit exercice d’adaptation. Supposez qu’un de nos modernes metteurs en scène nous propose demain une de ces « relectures » dont beaucoup sont friands, et nous offre un « Othello » revisité dans lequel Othello et Desdémone seraient remplacés par un couple homosexuel masculin. L’intrigue de Shakespeare n’en serait aucunement modifiée, et le texte lui-même ne nécessiterait que quelques modifications mineures. On voit par là que le sexe (ou le genre, comme vous voudrez) de Desdémone n’a dans l’affaire aucune importance: c’est la nature de sa relation particulière avec Othello qui est bien le facteur déclenchant du meurtre.

Il en va de même pour l’immense majorité des homicides concernés par la manifestation du 23 novembre ce n’est pas le sexe de la victime qui a été cause de leur mort, mais l’évolution tragique de leur relation avec leur conjoint. Bertrand Cantat n’a pas tué « une femme », il a tué Marie Trintignant. Les cent-dix-sept malheureuses de 2019 n’ont pas été tuées en raison de leur sexe, mais en raison de ce qu’elles étaient, chacune, comme individu singulier. Au sens du Robert, ces cent-dix-sept meurtres ne sont pas des « féminicides ».

Jack l’Eventreur et Emile Louis ont bien commis des féminicides, eux

En revanche, on peut effectivement considérer comme « féminicides » les meurtres commis, par exemple, par Jack l’Eventreur ou par Emile Louis : pour ce qu’on en sait, ces tueurs agissaient sous le coup d’une pulsion pathologique les amenant à tuer des femmes, et n’importe quelle femme rencontrée au détour d’une rue déserte ou d’un chemin creux leur aurait convenu comme victime. On peut aussi considérer comme « féminicides » les meurtres de bébés de sexe féminin perpétrés en Chine ou en Inde: dans ce cas, c’est bien le sexe de l’enfant, et lui seul, qui est la cause de sa mise à mort.

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Certains tenteront néanmoins de faire passer la mort de Desdémone – et celles qui s’en rapprochent – pour un « féminicide » en faisant valoir que, s’il s’agit effectivement à chaque fois d’une histoire et d’une relation particulières, l’état de la société et son « sexisme systémique » ont pu faciliter le passage à l’acte du meurtrier. En somme, de tels meurtres auraient partie liée avec « la condition féminine » et se trouveraient donc à bon droit qualifiés de « féminicides » parce que la société aurait mis ces femmes en position de devenir victimes. Admettons. Mais dans ce cas, il va falloir élargir la notion, et toute femme assassinée dans une position où « la société » et « la condition féminine » l’auront mise pourra être considérée comme victime d’un « féminicide ». On sait par exemple que, dans la France d’aujourd’hui, les infirmiers sont très majoritairement des infirmières, et les instituteurs le plus souvent des institutrices. On serait en droit de voir là une manifestation de la « condition féminine » induite par la société actuelle. Et donc, si demain au cours d’une prise d’otage des infirmières ou des institutrices sont tuées (ce qu’à Dieu ne plaise !), il faudra selon la même logique considérer ces meurtres comme des « féminicides », puisque les victimes féminines l’auront été, victimes, en raison de l’état actuel de la condition féminine… Raisonnement absurde ? Certes. Mais qui illustre le « capillotractage » auquel certaines n’hésitent pas à recourir pour justifier l’emploi du terme.

Et maintenant, les féministes veulent changer le code pénal

Cela étant, on me dira qu’au fond tout cela n’a guère d’importance, et qu’après tout si certains groupes féministes veulent à toutes forces employer un mot de façon plus ou moins impropre, la Terre ne s’arrêtera pas pour autant de tourner.

C’est vrai, tant que les choses restent en l’état. Malheureusement, des voix s’élèvent déjà pour demander que le terme « féminicide » soit inscrit dans le code pénal. Et comme nos chers députés ne se posent pas toujours la question du sens d’un mot avant de l’insérer dans un projet de loi, il n’est peut-être pas superflu de se poser la question avant qu’il ne soit trop tard !

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