Home Culture Tant qu’il y aura des DVD


Tant qu’il y aura des DVD

Sélection de trois DVD à regarder, alors que les salles sont fermées...

Tant qu’il y aura des DVD
Simone Signoret dans "Le Chat" (1971) de Pierre Granier-Deferre. Photo © Coin de Mire

La réouverture des salles de cinéma devenant l’Arlésienne de la mélomane ministre de la Culture, il nous reste heureusement des DVD et des Blu-ray pour nous faire notre cinéma quotidien.


C’est de la bombe

Point limite, de Sidney Lumet

Blu-ray édité par Rimini

Qui peut croire sérieusement que deux films exceptionnels ont été produits la même année par le même studio hollywoodien et sur le même sujet ? Le spectateur de 1964, lui, ne s’en est pas étonné, découvrant tour à tour et avec le même ravissement les Docteur Folamour, de Stanley Kubrick, et Point limite, de Sidney Lumet. Seuls diffèrent les traitements : une comédie noire, acide et féroce pour le premier, un drame tendu, haletant et vibrant pour le second. Il serait juste d’ajouter cependant que la Columbia, qui produisait donc simultanément ces deux chefs-d’œuvre, décida bêtement de mettre plutôt l’accent sur le Kubrick au détriment du Lumet. Raison de plus pour se précipiter sur ce Point limite moins connu et pourtant également délectable. Car il faut assurément voir les deux films dans un même mouvement tant les comparaisons sont fructueuses.

© Rimini
© Rimini

À la suite d’une erreur technique, un groupe d’avions de guerre américains est envoyé en mission avec l’ordre de larguer sur Moscou des charges nucléaires. Rien ni personne ne peut plus les arrêter ensuite selon le protocole officiel. Le président des États-Unis va tout faire pour éviter l’apocalypse qu’il a lui-même approuvée… Le synopsis du film de Lumet est, redisons-le, le reflet de celui de Kubrick. Mais on ne cesse de rire chez ce dernier quand on est saisi d’un effroi progressif chez l’autre. D’autant plus que Lumet a choisi l’impeccable Henri Fonda pour incarner un président ultra réaliste. Fonda, l’électeur du Parti démocrate en dehors des studios et qui, bien des années auparavant, incarnait le jeune Lincoln chez John Ford, se coule à merveille dans les habits d’un personnage issu de son propre camp. Plus Kennedy que Nixon, plus Clinton que Bush, bref, plus Biden que Trump, le président selon Fonda et Lumet se veut donc plus colombe que faucon, jusqu’au moment où… Au président en folie que joue et déjoue merveilleusement Peter Sellers chez Kubrick, Fonda répond comme il se doit ici par le portrait d’une conscience en pleine tempête. Or, ce qui pourrait devenir une fable pacifiste absolument dégoûtante tient au contraire la note d’une réflexion à la fois morale, politique et géopolitique implacable. Même les conseillers du président qui professent des opinions radicalement contraires évitent les caricatures dont Kubrick se fait lui une joie, comme de juste : il y a bien un docteur Folamour bis aux côtés du président Fonda mais, joué à la perfection par Walter Matthau, il est l’expression exacte des faucons républicains mus par un anticommunisme d’airain et convaincus d’avoir face à eux un colosse aux pieds d’argile que l’Amérique éternelle renversera d’un souffle atomique sans réplique. Dans les deux films, le grand méchant russe n’existe qu’à travers le téléphone, ou presque. Malgré ce déséquilibre, Lumet évite là aussi l’excès de caricature. Au fil des conversations traduites en direct et qu’il a avec son homologue soviétique, se dessine comme un dialogue métaphysique sur la confiance réciproque. L’art minimaliste de Lumet trouve dans ces moments de solitude extrême une magnifique occasion de s’exprimer : sur le fond neutre et claustrophobe d’un QG souterrain, il isole au maximum et idéalement la figure présidentielle. Le spectateur est littéralement pris dans cette négociation impossible, l’angoisse devenant la règle d’un récit qui avance comme un compte à rebours de l’horreur à venir.

© Rimini
© Rimini

Il va de soi que l’on s’interdira de révéler ici le dénouement du film, ce serait faire injure à Lumet, ce cinéaste décidément aussi talentueux que sous-estimé. Point limite fait l’objet d’une édition en Blu-ray digne de ce nom, avec notamment en supplément un documentaire de Jean-Baptiste Thoret opportunément intitulé Le Style invisible de Lumet et qui décortique l’impeccable brio tout en nuances du réalisateur. Mais le plus passionnant reste évidemment le commentaire du cinéaste lui-même, qui permet de voir le film comme si l’on était à ses côtés dans une salle de cinéma pour recueillir souvenirs et commentaires avisés. Point limite bénéficie ainsi d’un écrin à sa mesure qui permet, et de le découvrir et de le redécouvrir en allant plus loin dans la connaissance d’un film dont les scènes d’introduction et de conclusion sont d’une beauté fulgurante.

Point Limite [Blu-Ray]

Price: 14,70 €

12 used & new available from 14,70 €

C’est de la bagnole

La Belle Américaine, de Robert Dhéry

Coffret Blu-ray édité par LCJ

© LCJ
© LCJ

On ne saurait trop se réjouir qu’une si belle édition soit consacrée à la comédie virevoltante de Robert Dhéry et de ses branquignols. Entre Tati et Oury, La Belle Américaine raconte les tribulations d’une voiture de luxe dans une France banlieusarde et prolétaire aujourd’hui disparue. Ce portrait sans mépris aucun, sans cliché facile, est le premier mérite de cette comédie également sans prétention. Seulement voilà, quand on aligne successivement de Funès (et dans deux rôles différents !), Serrault, Carmet, Jean Richard, entre autres et sans oublier Pierre Dac en colonel d’armée, on se doit d’être à la hauteur, et Dhéry, avec son épouse Colette Brosset, mène bel et bien cette folle équipe tambour battant. Pas un temps mort dans cette accumulation de gags où l’on rend hommage à Chaplin, Keaton et autres figures tutélaires d’un art pour faire rire. En bonus, un bel entretien autour de Gérard Calvi, le génial musicien de cinéma.

La Belle Américaine [Blu-Ray]

Price: 27,39 €

5 used & new available from 27,39 €

C’est du brutal

Le Chat, de Pierre Granier-Deferre

Coffret DVD et Blu-ray édité par Coin de Mire

© Coin de Mire
© Coin de Mire

Puisque l’éditeur Coin de Mire fait le nécessaire, autant voir ou revoir ce film devenu un classique dans les conditions de l’année de sa sortie, en avril 1974. C’est-à-dire en visionnant d’abord actualités et pubs d’époque, tout en prenant soin de se munir d’un esquimau glacé pour parachever l’illusion. On ne présente plus ce duel au sommet entre Signoret et Gabin, adapté du roman de Simenon par Pascal Jardin. Aucun film ne saurait atteindre l’épaisse densité dépressive d’un roman de l’auteur belge, mais cette énième tentative ne démérite pas. En partie grâce aux deux acteurs qui en font des tonnes avec subtilité. En partie grâce à la caméra du cinéaste qui nous enveloppe progressivement dans un décor en forme de chape de plomb.

Février 2021 – Causeur #87

Article extrait du Magazine Causeur


Previous article Covid: une question de justice intergénérationnelle
Next article L’étrange projet de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage
Critique de cinéma. Il propose la rubrique "Tant qu'il y aura des films" chaque mois, dans le magazine

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Le système de commentaires sur Causeur.fr évolue : nous vous invitons à créer ci-dessous un nouveau compte Disqus si vous n'en avez pas encore.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération