Marie Lucas, Normalienne actuellement détachée pour recherches à l’université de Pavie, consacre l’essentiel de son travail à Antonio Gramsci, dont les Cahiers de prison, rédigés durant sa longue incarcération, forment un bréviaire indispensable à tout vrai révolutionnaire. Elle m’a adressé le texte ci-dessous, où elle analyse la réforme du collège à la lumière de ce que le plus brillant penseur du Parti communiste italien pensait de la réforme de l’éducation lancée par le Duce. J’ai trouvé curieux que les analyses de Gramsci dans les années 1920 rejoignent celles de Jean-Claude Michéa (dans l’Enseignement de l’ignorance — indispensable) ou de Nico Hirtt (voir par exemple son analyse de « l’approche par compétences » — la base de ce socle commun qui est l’instrument de mort de l’école française).
Loin de moi, bien entendu, l’idée d’identifier Mme Vallaud-Belkacem à un homme qui a conduit l’Italie à l’abîme : elle est dans le camp du Bien, tout ce qu’elle propose est marqué du sceau de l’intelligence la plus pure et des meilleures intentions, et d’ailleurs le PS en sortira revigoré aux prochaines élections. Il s’agit donc essentiellement ici de préciser un point d’Histoire à l’intention des curieux. 

Jean-Paul Brighelli

 

Ce serait sans doute faire preuve d’audace ou de démesure que d’adresser à Mme Vallaud-Belkacem l’hommage qu’en 1923 Mussolini rendait à « la plus fasciste », disait-il, de ses réformes, celle de l’éducation. Le propos peut surprendre, l’analogie dérouter. Il n’y a pourtant là aucun paradoxe, et la réforme que l’on nous concocte actuellement rue de Valois, celle du « collège de l’épanouissement et de la citoyenneté » promis pour 2016, répète et, à bien des égards, prolonge les ambitions qu’Antonio Gramsci condamnait du fond de sa cellule. Ce marxiste clairvoyant avait bien compris où mèneraient les fantaisies pédagogiques de son temps : les initiatives du nôtre voudraient-elles lui donner raison ?

Si l’on en croit le site de l’Education nationale, la réforme projetée n’ambitionne rien de moins que d’éradiquer l’ennui et la stérilité du travail scolaire pour se préoccuper enfin de « la future insertion des collégiens » : une inspiration qui bien sûr ne ressemble en rien à celle qui conduisit Giovanni Gentile, ministre mussolinien de l’Instruction publique, à s’émanciper de l’école traditionnelle pour engendrer l’« homme nouveau » rêvé par le régime. Déjà était en cause l’austérité de l’enseignement traditionnel — et le Duce, ancien instituteur, en savait quelque chose. Expurger l’école primaire de ses éléments dogmatiques et livresques, valoriser les activités récréatives et manuelles susceptibles de laisser s’épanouir l’expression spontanée de chacun, c’est ce que l’inspirateur des programmes, Lombardo-Radice, préconisait sous le doux nom d’« école sereine ». Les audacieux pédagogues du régime espéraient substituer à la férule du maître l’autonomie encouragée de l’enfant-poète (fanciullo-poeta) ; ils ne pourraient qu’applaudir le collège version 2016 pour ses « formes simples et coopératives », ses travaux collectifs et autres « pratiques interdisciplinaires », voire, s’ils avaient eu accès à cette merveilleuse évolution technique, pour l’irruption du « numérique dans toutes ses dimensions ».
L’autre volet de la grande œuvre pédagogique mussolinienne consistait à privilégier, dès le secondaire, un enseignement spécialisé et fonctionnel, destiné à faciliter l’insertion professionnelle. Il s’agissait de diriger la grande majorité des élèves vers « l’école du Travail » et de réserver « l’école du Savoir », celle des humanités, à une élite issue des classes bourgeoises. Ceux-là mêmes qui affluent aujourd’hui vers la dernière place forte du latin et du grec, l’école privée…
Mais ce volet-là nous en avons eu un arrière-goût il y a quatre ans sous le nom poétique de « réforme du lycée ».

L’un des plus virulents opposants à cette révolution pédagogique fasciste fut Antonio Gramsci, qui le premier dénonça la remise en cause d’une école « désintéressée » (cahier 12, § 1, mai-juin 1932). Pour le grand penseur marxiste, l’école dite traditionnelle avait vocation à transmettre une culture encore indifférenciée et non discriminante, et avec elle la « puissance fondamentale de penser et de savoir se diriger dans la vie ». À cette fin, elle enseignait le latin pour « habituer à raisonner » à l’aide d’une grammaire abstraite, aussitôt appliquée à une réalité culturelle concrète. L’élève accédait ainsi à des « expériences logiques, artistiques, psychologiques sans se regarder continuellement dans le miroir ». Par-dessus tout, Gramsci s’effrayait des mesures bannissant l’effort de l’apprentissage. Le préjugé voulant que « les difficultés soient artificielles » oublie, soulignait-il, que « l’étude aussi est un métier, et très pénible, avec son apprentissage propre, non seulement intellectuel mais aussi musculaire et nerveux ». Or, poursuivait-il, les rejetons privilégiés sont mieux disposés pour un tel « processus d’adaptation psycho-physique » (ibid., § 2), de sorte qu’en le perdant de vue, c’est aux plus déshérités que l’on retire la possibilité d’acquérir les facultés de concentration propices à l’étude.

Pour un communiste, l’école devrait être « l’instrument pour élaborer les intellectuels de toute catégorie » (ibid., § 1). En cédant à la tendance, redoutée par Gramsci, à « rendre facile ce qui ne peut l’être sans être dénaturé », le gouvernement favorise irrémédiablement la paralysie sociale. Tétanisé devant le spectre souvent nominal d’une « discrimination », il se refuse à opérer ce que notre fervent communiste réclamait : « un mécanisme pour sélectionner et faire avancer les capacités individuelles de la masse populaire, qui aujourd’hui sont sacrifiées à des expériences sans issue » (ibid., §1). Car, toujours selon Gramsci, le mérite des sociétés démocratiques est de permettre, grâce à élargissement de la base éduquée, la croissance de « cimes intellectuelles » d’origines sociales variées.

En homme issu du peuple et caressant l’idéal d’une société sans classes, le philosophe communiste ne pouvait souffrir l’affaissement intellectuel que l’Italie populaire serait la première à subir. Incapable de frayer une voie au talent, elle ne fournirait plus que la « classe instrumentale » dont la « classe dirigeante » avait besoin… Comment espérer mieux de la réforme à laquelle notre sémillante ministresse — puisqu’elle tient au féminin, allons-y — entend attacher son nom ? Sait-elle que l’homme nouveau dont elle prépare l’avènement est le même que celui qu’appelaient de leurs vœux les régiments du Ventennio ? « Me ne frego », semble dire notre radieuse réformatrice aux « pseudo-zintellectuels » qui s’inquiètent…

 *Photo: Sipa. Numéro de reportage : 00725993_000004.

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