À quinze jours du scrutin, partout en France la campagne électorale des municipales s’accélère et s’échauffe. Or, comme l’avait démontré Régis de Castelnau dans un article publié sur son blog Vududroit, ce qui se passe à l’île de La Réunion devrait nous intéresser particulièrement et même nous inquiéter. Nous avons repris l’essentiel de l’enquête de Castelnau tout en prenant du champ, pour dessiner un tableau plus large des enjeux et des acteurs d’une bataille politique méconnue en métropole.


Quiconque jette un regard aux medias réunionnais ces derniers mois se rend compte d’une erreur gravissime qui pendant des décennies a échappé à notre attention : il ne s’agit pas du tout d’une petite île entourée d’une mer infestée de requins mais au contraire, d’une bande de requins entourée d’une île… Une guerre politique de grande intensité fait rage, opposant le président de la Région Réunion, Didier Robert (ex-LR), à une myriade d’adversaires centristes et encartés Les Républicains. Cet affrontement est régi par des spécificités locales. Comme en Corse par exemple, les étiquettes adoptées par les acteurs ne traduisent pas uniquement (soyons polis !) des options idéologiques. Notons également une géographie politique particulière : la Réunion, région et département peuplé de 850 000 habitants ne comprend que 24 communes, en général de grande taille – aucune d’entre elles ne compte moins de 5 000 habitants.

Le chemin de croix de la NRL

Didier Robert est à la manœuvre, c’est le maître d’ouvrage de l’immense chantier de la « Nouvelle route du littoral » (NRL), une route en mer à six voies de 18 kilomètres, au coût initial de 1,6 milliard d’euros qui doit relier les villes de La Possession et le chef-lieu en évitant la falaise qui surplombe la route actuelle. L’un des plus grands au monde, ce chantier cristallise les intérêts de grands groupes du BTP et son influence agit sur la vie politique locale comme un trou noir : on ne le voit pas mais il est impossible de comprendre les mouvements des acteurs sans prendre en compte le champ de gravité économique et politique de ce géant. 

Planté sans préparation, l’immense ouvrage public doit son existence même aux aléas de la vie politique réunionnaise… En 2010, Didier Robert, vainqueur inattendu du scrutin régional, substitue en quelques mois la pharaonique « Nouvelle route du Littoral » au projet du Tram-Train porté par son prédécesseur, Paul Vergès – le frère de l’avocat bien connu -, financé par une série d’accords dits « du Protocole de Matignon » directement négociés entre ce dernier et Dominique de Villepin entre 2006 et 2007. Outre qu’il renverse le choix de réimplanter un transport ferroviaire dans une île où la circulation automobile est parvenue à saturation, le « nouveau » protocole négocié par Didier Robert met à la charge de la Région Réunion les surcoûts inévitables liés à la réalisation du chantier. 

Autre problème : la Nouvelle route du littoral est censée franchir la mer par un viaduc complété d’une digue. Si la partie viaduc s’élève déjà au-dessus des flots, la réalisation de la digue accumule les retards. La réalisation de l’ouvrage nécessite une quantité considérable de roches massives que les bâtisseurs ont bien du mal à trouver… Cet aspect de la question, visiblement peu anticipé par le maître d’ouvrage, a déclenché une énième guerre parmi les guerres politiques qui déchirent la petite île : la guerre des carrières. Depuis plus de cinq ans, la Région Réunion, les entreprises, les communes et les services de l’État s’affrontent pour identifier et ouvrir des carrières destinées à la construction de la NRL. La décision d’ouvrir une carrière dans la zone de Bois-Blanc, sur le territoire de Thierry Robert, homonyme et néanmoins rival du Président de Région, a mis le feu aux poudres et 5 000 personnes dans la rue contre l’extraction des roches – une des plus importantes mobilisations qu’a connu l’île depuis les grandes manifestations contre la vie chère en 2009. Cerise(s) sur le gâteau, plusieurs enquêtes judiciaires en cours, dont une menée par le Parquet National Financier, portent sur divers aspects de ce grand chantier. Ces enquêtes ont valu à Didier Robert plusieurs perquisitions et auditions, sans que pour le moment quelque chose de concret puisse lui être reproché. L’opinion publique réunionnaise a glosé sur les circonstances rocambolesques de certaines de ces mises en cause et notamment sur le cambriolage du domicile du Président de la Région Réunion et le vol de ses ordinateurs portables, en pleine enquête sur le chantier…

Didier Robert cible de la grogne des gilets jaunes

Fin politique et communiquant surdoué, artisan d’une politique généreuse incarnée par une aide au déplacement en France métropolitaine via les « bons de continuité territoriale » et les subventions à l’achat d’ordinateurs portables, Didier Robert a connu un long état de grâce. Celui-ci a été brutalement interrompu par la crise des Gilets jaunes, du fait d’un malheureux télescopage d’agendas : la mobilisation, très suivie à La Réunion a exactement coïncidé avec la tentative de M. Robert de se faire rémunérer en tant que Président de la société publique locale à travers laquelle la Région gère plusieurs grands musées. L’opération serait sans doute passée comme une lettre à la poste en temps normal : dans le cyclone des Gilets jaunes, elle a focalisé la contestation contre la figure du Président de Région. Un torrent de haine s’est déversé sur M. Robert, encore grossi par les tentatives peu fructueuses de rapprochement du Président de la Région Réunion vis-à-vis d’Emmanuel Macron. 

Comme un malheur n’arrive jamais seul, les surcoûts générés par la Nouvelle route du littoral, jusque-là absents du débat public, ont abruptement obligé le conseil régional à adopter une série de mesures d’austérité. Chantier longtemps désiré et espéré, la NRL fait aujourd’hui l’objet de toutes les critiques. Finalement, Didier Robert, politiquement affaibli mais toujours soutenu par une part du secteur économique, a donc décidé de se porter candidat à l’élection municipale dans le chef-lieu, Saint-Denis de La Réunion. Il s’agit pour lui, sans doute, de faire le plein de légitimité avant les Régionales de 2021 où son mandat principal sera mis en jeu. L’entreprise est périlleuse : cette ville est depuis une trentaine d’années le fief du socio-macronien Gilbert Annette (maire de Saint-Denis entre 1989-1994 et depuis 2008 et député de 1993 à 1997) qui, à 74 ans, a décidé de laisser place à sa belle-fille (fille de son épouse), Ericka Bareigts. Deuxième adjointe de son beau-père en 2008 elle est élue député en 2012 avant de devenir secrétaire d’État puis ministre éphémère de l’Outremer de François Hollande et d’échapper au naufrage des législatives de 2012 en gardant son siège de députée, exploit facilité par l’absence de candidat LREM.  

La longue liste d’opposants de Didier Robert

Mais Didier Robert fait également face à une « guerre des droites » l’opposant à l’équivalent réunionnais de barons hexagonaux, des patrons avec un CV politique bien rempli dont certains sont à la tête de communes comptant entre 30 000 et 100 000 habitants. C’est le cas de la sénatrice Nassimah Dindar, qui fut la dirigeante du Conseil général de 2004 à 2017 (et jouit toujours d’une grande popularité grâce à la politique sociale menée par l’institution pendant ses mandatures) ainsi que de Michel Fontaine, maire de Saint-Pierre – 85 000 habitants – depuis 2001 et patron de LR dans l’île.

Autre poids-lourd, l’UDI Jean-Paul Virapoullé, doyen de la vie politique réunionnaise en termes de mandats si ce n’est en âge. Ancien grand rival de Paul Vergès, ancien député et sénateur, maire de Saint-André de 1972 à 2008 – date de sa défaite par Eric Fruteau, membre du Parti communiste réunionnais alors dirigé par Paul Vergès –M. Virapoullé est redevenu en 2014 maire de Saint-André. Il ne se représente pas mais soutient… son fils, Jean-Marie, vice-président du Conseil départemental. Il ne faut pas oublier Cyrille Hamilcaro, ancien maire UDI de Saint-Louis (renvoyé très récemment en correctionnelle pour un supposé « exercice irrégulier de la fonction d’élu » en 2014 !), ainsi que Richard Nirlo, maire depuis 2017 de Sainte-Marie, où il a pris la place de Jean-Louis Lagourgue, maire de 1990 à 2017. Tous ces élus ont deux points communs : ils sont en conflit avec le Président de la Région – ou simplement en disgrâce auprès de ce dernier, comme Cyrille Hamilcaro – et font l’objet de mises en cause judiciaires et / ou de campagnes d’opinion. Ainsi, depuis le début de l’année et à l’approche des élections municipales, les mises en examen, perquisitions, gardes à vue, interrogatoires et annonces de jugements se succèdent à un rythme soutenu, dessinant en creux une cartographie assez précise des ennemis du Président Robert. Ainsi, Nassimah Dindar se voit mise en cause dans une énième affaire de « prise illégale d’intérêt », sa convocation déjà annoncée pour le 3 avril… 

À Saint-André, le président de la Région Réunion affiche une unité de façade avec son grand rival Jean-Paul Virapoullé, mais tout le monde sait qu’il apporte son soutien à au moins deux autres candidats, par ailleurs très bien informés !! Ainsi le 6 février l’un des opposants de Jean-Paul Virapoullé annonçait  la convocation le 3 avril prochain de celui-ci devant le Tribunal correctionnel, avant même que l’intéressé ait reçu la moindre citation ! La bonne nouvelle est qu’il pourrait partager un taxi avec Madame Dindar convoquée le même jour. 

L’enquête réunionnaise de Mediapart

Comme partout en France les tribunaux sont surchargés, mais il s’est trouvé opportunément une date libre pour annoncer le procès pendant la campagne électorale. Quelques semaines auparavant, toujours à Saint-André, Eric Fruteau ancien maire communiste de la ville et aujourd’hui lui aussi candidat sous les couleurs de son propre mouvement, faisait l’objet d’une garde à vue spectaculaire sur la base d’un marché de communication conclu par la commune … il y a une dizaine d’années ! Mais le plus intéressant est sans doute le traitement, médiatique et non point judiciaire réservé à Michel Fontaine, maire sortant de Saint-Pierre, patron des « Républicains » à La Réunion et principal adversaire de M. Robert. 

Au mois d’octobre dernier Mediapart révélait une affaire de bourrage d’urnes qui aurait eu lieu pendant les élections européennes, à la fin du mois de mai dernier. Selon Mediapart deux personnes auraient été filmées plaçant 19 bulletins « Bellamy » dans une urne. La scène, censée avoir été tournée en cachette, est étrange : les bourreurs d’urnes sont au centre du champ de la caméra ; reconnaissables et « en pleine conversation en créole », précise Médiapart. La main qui filme – de très près – ne tremble pas et aucun assesseur de l’opposition n’est dans les parages. Bref, ce n’est pas exactement ce qu’on  pourrait s’attendre à voir sur une vidéo tournée clandestinement et à l’insu des personnes impliquées. Quoiqu’il en est, le parquet a annoncé l’ouverture d’une enquête préliminaire. 

Quatre mois plus tard nouvel épisode, cette fois-ci en forme de mémorable « flop » médiatique » : on apprenait dans la presse réunionnaise du 20 février dernier que Mediapart enquêtait toujours à Saint-Pierre, cette fois-ci sur des fraudes supposées à l’élection de Michel Fontaine en 2014. Selon les questions envoyées à M. Fontaine par Médiapart sur un ton pour le moins impérieux, la personne qui informait le site d’investigation aurait précisé au journaliste avoir participé à une fraude électorale au second tour des municipales de 2014. Sauf que le scrutin a été remporté au premier tour. Pour donner du poids à son argumentaire, Médiapart précise que sa source a été interrogée par les gendarmes dans le cadre de l’enquête déclenchée par son précédent article. Mieux : dans son questionnaire adressé au maire de Saint-Pierre, le journaliste assure avoir eu en main des listes d’émargement falsifiées au second tour à l’aide de « fonctionnaires territoriaux » ou de « militants du maire ».   

Jean-Gaël Anda semble bien informé

Cette affaire et le modus operandi de cette « enquête » interrogent à plusieurs titres. On peut s’étonner qu’un journaliste supposé mener une enquête politique méconnaisse l’élection qui constitue l’objet de son enquête, au point d’ignorer que celle-ci n’a compté qu’un seul tour. D’autre part, on voit mal un témoin-clef, qui a témoigné auprès des services de police, se fendre auprès d’un grand média de déclaration mensongères et, pire, réaliser de faux documents de nature à ruiner sa crédibilité et à encourir des poursuites. Quid alors des « documents » qui, s’ils existent, sont effectivement des faux – mais pas de la nature que postule Médiapart ?  Le maire de Saint-Pierre a d’ores et déjà fait connaître son intention de porter plainte. Last but not least, on notera que chacun de ces épisodes – la parution de la vidéo et le raté fondé sur de fausses informations – ont fait l’objet d’une remarquable anticipation de la part de Jean-Gaël Anda, principal opposant (apparenté LREM) à Michel Fontaine. Dans les deux cas, ce dernier a pu annoncer ou faire annoncer à l’avance la parution de « révélations ». Cette remarquable prescience témoigne-t-elle d’un rapport privilégié entre  M. Anda et la presse ?

À Sainte-Marie, les fonctionnaires territoriaux reçoivent régulièrement des convocations pour être entendus par les gendarmes. Des lettres anonymes arrivent opportunément entre les mains du procureur qui semble vouloir suivre à chaque fois. C’est ainsi que le maire Richard Nirlo successeur de Jean-Louis Lagourgue (et comme lui adversaire de Didier Robert), subit des multiples gardes à vue d’élus et de fonctionnaires de la municipalité accompagnées de perquisitions dont la dernière a eu lieu au mois de décembre dernier. 

Et last – pour le moment – but not least : une perquisition à la mairie de Saint-Benoît. L’enquête préliminaire ayant commencée en août 2016, il y avait une urgence à faire une descente à trois semaines du premier tour. Les électeurs doivent sans doute voter en connaissance de cause… 

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